La main, le bois et le fruit

Le rapprochement entre l'arbre de l'Eden et l'arbre de la Croix, entre la main tendue vers le fruit mortel et la main clouée sur le bois de la Croix rédemptrice fait l'objet de cet article.

« Lorsqu’ils furent arrivés au lieu-dit Le Crâne (ou Calvaire), là ils crucifièrent Jésus, avec les deux malfaiteurs » (Luc 23, 13). Les mains et les pieds du Sauveur sont fixées au bois ; les membres innocents, qui se sont dépensés à faire le bien pour réparer les méfaits de ses frères, reçoivent une torture inhumaine : « Ils ont transpercé mes mains et mes pieds » (Psaume 21, 17).

Dans une mise en page soignée, en plaçant la Crucifixion en haut et débordant du cadre habituel, l’enlumineur parisien a relevé la transcendance du moment (Bible de Saint Louis, t. 3, f. 64). Deux bourreaux clouent les mains au patibule, tandis qu’un tiers fait de même avec les pieds, en bas du poteau vertical ; plusieurs témoins regardent avec indifférence. Jésus a les yeux ouverts. L’écriteau n’a pas encore été affiché.

Le médaillon suivant propose symboliquement une correspondance antique : sur l’arbre du paradis, le serpent offre à Eve le fruit défendu ; à droite, par la suite du péché originel, Satan entraîne une foule vers la gueule du monstre infernal.

Dans ce passage de la Bible de Saint Louis, le texte évangélique correspond précisément à l’arrivée au Calvaire et à la crucifixion immédiate du Christ, selon Luc ; le commentaire offre une explication selon la tradition augustinienne : « Adam étendit sa main à la douceur du fruit ; le Christ, vers l’amertume de la Croix. L’un montra l’arbre létal, l’autre, celui du salut. Adam se dressa contre Dieu et tomba, tandis que le Christ s’humilia afin de nous redresser tous » (Sermon supposé sur les Ecritures 32, §1).

« Adam étendit sa main à la douceur du fruit ; le Christ, vers l’amertume de la Croix. L’un montra l’arbre létal, l’autre, celui du salut.»

Le lien entre l’Eden et le Golgotha offre un raccourci saisissant sur l’histoire du salut.Les mains des premiers parents se sont tendues vers l’arbre et son fruit séduisant, mais qui étaient réservés à Dieu en exclusivité ; la liberté humaine, dans l’envie de supprimer ses limites, a violé la souveraineté divine. En revanche, les mains pures du Rédempteur, renonçant volontairement à sa gloire, ont été attachées au bois de la Croix pour offrir, comme fruit délicieux, le don du pardon et de l’Esprit Saint.

Le narrateur de La Passion selon Saint Jean (J. S. Bach, BWV 245, partie 2) invite les âmes, blessées par le péché, à s’empresser de suivre le Sauveur avec « les ailes de la foi » : « ‑ Vers où ? – Vers le Golgotha, là où votre salut fleurit ! ».

Le mystère de la piété a déjoué celui de l’iniquité : « Le Fils unique de Dieu le Père assume notre condition humaine, prend sur lui nos misères et nos douleurs pour finir attaché au bois par des clous » (Saint Josémaria, Quand le Christ passe §95). De fait, sa plus grande force d’attache c’est son amour pour notre bonheur éternel.

Si Satan a vaincu auprès du premier arbre, Jésus l’a terrassé dans le bois du Calvaire. « Attristé de l'égarement de notre premier père, / Qui tomba dans la mort en mordant le fruit néfaste, / Le Créateur choisit lui-même un arbre / pour réparer la malédiction de l'autre arbre » (Venance Fortunat, hymne Crux fidelis, 6e siècle).

Ses blessures deviennent un remède pour notre liberté rebelle. Une invitation à l’adhésion fidèle, malgré les déplaisirs. Ces plaies, désormais glorieuses, intercèdent sans cesse pour nous devant la face miséricordieuse du Père (Hébreux 9, 24)).

La piété populaire a médité souvent cet épisode dans le cadre du Chemin de Croix. À Groom, sur les plateaux au nord du Texas, à la fin du 20e siècle, une communauté protestante érigea une croix monumentale, entourée d’un chemin de croix sculpté ; la onzième station montre l’amorce d’un coup de marteau brutal sur le clou, qui perce déjà la Main bienfaisante.

Abbé Fernandez