Combat, proximité, mission (22) : Remplir le monde de lumière

Nous ne serons en mesure de montrer aux autres la beauté du monde et de la vie, telle que Dieu l’a rêvée, que si nous l’avons nous-mêmes découverte.

« Qu’est-ce qu’on est mal loin de Dieu ! » - c’est ce que saint Jean-Paul II aurait dit à quelqu’un qui ne s’était pas confessé depuis des années.[1] Ceux et celles qui n’ont pas grandi avec la foi, ou qui s’en sont éloignés pendant leur jeunesse pour la redécouvrir plus tard, savent très bien ce que signifie cet éloignement. Quand pour la première fois, ils se rendent compte que Dieu veut s’approcher d’eux, ils peuvent ne pas le reconnaître ou vouloir le maintenir à distance par orgueil ou par paresse à la perspective de devoir changer de vie. Mais dès qu’ils rendent les armes, ils font la même expérience que le psalmiste : Dominus illuminatio mea – le Seigneur est ma lumière » (Ps 26, 1). Le monde ne change pas à ce moment-là : tout reste pareil, mais tout devient différent. Sous l’éclat de la lumière divine tout devient visible.

Vouloir voir

Jésus et ses disciples parcourent les rues bruyantes de Jérusalem et les sentiers ensoleillés de la Galilée. Ils croisent des personnes qui sentent la chaleur du soleil sur leur peau, sans voir ses rayons dorés, et qui entendent seulement le brouhaha de la foule, sans savoir d’où ça vient ni ce qui se passe. Ils sont aveugles. Ils ne peuvent pas se mettre en marche parce qu’ils ne peuvent pas s’orienter. Ils sont la risée des moqueurs, l’objet du mépris des orgueilleux et de la compassion de leurs frères. Leurs vies manquent littéralement de perspective.

Et tout d’un coup il se passe quelque chose que personne n’avait prévu. Alimentée par la prophétie d’Isaïe, une flammèche de foi et d’espérance brûle au fond de leur cœur : « Alors se dessilleront les yeux des aveugles » (Is 35, 5). Le temps de l’accomplissement de la promesse est arrivé. Bartimée crie d’une voix forte : « Jésus, Fils de David, prends pitié de moi ! » Après les paroles puissantes et simples de Jésus : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? », Bartimée commence à voir (cf. Mc 10, 46-52).

Faisons maintenant un saut de 20 siècles : saint Josemaria parcourt les rues de la ville de Logroño en observant les façades et les détails architecturaux, en quête d’inspiration pour sa future profession. Le jeune homme est plein d’enthousiasme et de vie : il grandit le cœur et les yeux grands ouverts. Un jour d’hiver, alors que la beauté des édifices contraste avec la blancheur de la neige, son regard se pose sur quelques Carmes qui marchent pieds nus dans la neige. Les traces des pas de ces hommes révèlent leur piété simple et forte. D’autres traces les effaceront, mais elles restent gravées à jamais dans le cœur de ce jeune.

Que va provoquer cette expérience chez ce jeune homme ? Il va utiliser les mêmes mots que l’aveugle de Jéricho : Domine, ut videam ! (Seigneur, que je voie). Comme Bartimée, il va crier, il va prier, et comme Bartimée, il sera entendu. Après dix longues années de prières, de supplications, de demandes et de recherches, il verra la mission que Dieu voulait lui confier. Cependant le 2 octobre 1928 ne sera pas la dernière fois où il utilisera ces mots pour prier. Ils resteront sur ses lèvres, il les répètera tout au long de sa vie. Sa prière constante pour ne pas perdre la lumière, pour ne pas perdre la proximité de Dieu, lui permettra d’apporter cette lumière à de nombreuses âmes.

Contrairement à la prière fervente de Bartimée et de Josémaria qui voulaient voir, il existe aussi une sorte d’aveuglement volontaire : « Garde les yeux bien fermés – comme certains semblent te souffler – parce qu’en réalité il n’y a rien à voir. Ne réfléchis pas, parce que quoi que tu fasses tu ne trouveras pas la vérité, et d’ailleurs elle n’existe probablement pas. À quoi bon prier ? De toutes manières, il n’y a personne qui t’écoute… ». Le scepticisme, la croyance qu’au mieux il ne nous reste que la pénombre d’une raison sans foi, sont le bouillon de culture de la désespérance – cet état de l’âme où se meurt tout désir d’arriver à un objectif, parce qu’on a fini par se convaincre qu’il n’y avait rien à trouver ; ou que, s’il y avait quelque chose, ce ne serait pas à notre portée.

Avant de guérir un aveugle ou un malade, nous entendons souvent Jésus poser cette question : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? ». Cela nous rappelle quelque chose que nous savons très bien. Jésus ne nous guérit que si nous acceptons notre maladie et si nous souhaitons nous en sortir. Celui qui pense être bien portant ne peut pas sortir de son aveuglement (cf. Jn 9, 39-41). Celui qui préfère garder les yeux fermés ou faire l’autruche, n’a rien à craindre de Jésus : le Seigneur ne peut pas faire grand-chose pour lui. En revanche, celui qui se sait aveugle finira par voir, même si le miracle met un certain temps à se réaliser, comme cela est arrivé à un autre aveugle qui a commencé par voir des arbres marcher avant de voir des personnes (cf. Mc 8, 24).

Dans l’obscurité

Les premières lignes de la Divine Comédie, ce voyage passionnant à travers l’enfer, le purgatoire et le ciel, commencent par un bref autoportrait de Dante. Homme mûr, au milieu du chemin de notre vie, l’auteur traverse une forêt obscure[2]. Il a les yeux grands ouverts. Il n’est pas aveugle, mais malgré cela il ne voit pas beaucoup plus que le pauvre Bartimée. Où qu’il regarde, ses yeux ne voient que la pénombre de la forêt. Il trébuche, il tombe. Il semble condamné à mourir sur place. Comment est-il arrivé à cet endroit ? Il avoue lui-même qu’il ne le sait pas trop ; c’est l’Évangile qui nous donne une piste.

Jésus nous parle de dix jeunes filles qui vont toutes emprunter un chemin dans l’obscurité. Chacune porte une lampe pour l’éclairer. Cinq sont prudentes et se sont procuré de l’huile pour que leurs lampes les éclairent jusqu’au bout. Cinq sont insouciantes, étourdies. Occupées par beaucoup d’autres choses, elles en oublient l’huile. La nuit tombe et les cinq premières peuvent continuer à avancer tandis que les cinq restantes restent en arrière, dans le noir (cf. Mt 25, 1-13).

La forêt obscure de Dante décrit l’expérience de ceux qui errent pendant leur vie sans savoir exactement où aller. C’est une obscurité que parfois nous maintenons volontairement : « n’allume pas la lumière, on ne sait jamais ce qu’on risque de voir en l’allumant… ». Notre imperfection personnelle, nos propres péchés, la perception du mal dans le monde… tout semble parfois pousser à rester dans le noir. Saint Jean précise que c’est de nuit que Judas quitta le lieu de la dernière Cène avant de trahir Jésus (Jn 13, 30). C’est dans la pénombre que le diable atteint le mieux les âmes. On le reconnaît moins clairement comme père du mensonge. C’est peut-être aussi plus facile de se salir l’âme parce qu’au final on voit à peine qu’on est en train de se salir. Et si quelqu’un vient et propose une bougie, on la refusera peut-être et on préféra rester dans l’obscurité parce que « Celui qui fait le mal déteste la lumière : il ne vient pas à la lumière, de peur que ses œuvres ne soient dénoncées » (Jn 3, 20). Le diable en revanche ne semble pas nous accuser ; avec lui, on a comme l’impression que les péchés n’ont pas besoin d’être pardonnés : comme s’ils se dissolvaient dans la pénombre. Cependant, même si parfois nous choisissons l’obscurité pour nous cacher, en réalité nous sommes faits pour la lumière.

Jeux de lumière

Passons de la sinistre forêt de Dante à Times Square à New York. L’expérience est étourdissante. Tu es comme entouré de lumières scintillantes qui font tout pour attirer l’attention, le regard. Restaurants, cinémas et boutiques, débordant d’un vaste choix de produits qui semble illimité – palais séduisants de la décadence morale. Là, les yeux sont grands ouverts. Personne n’est aveugle, la lumière ne manque pas. Et cependant, on n’est pas mieux que Bartimée au bord du chemin, ni que Dante dans sa sombre forêt. On y voit trop ; le regard passe d’un point à l’autre, et quand il est attiré par quelque chose ce n’est pas vraiment quelque chose qu’il voulait voir, mais c’est la dernière chose qui a capté son attention. Tu es entouré de lumières, mais tu titubes dans la pénombre.

Les enseignes lumineuses de Times Square ne se trouvent pas seulement à cet endroit : elles clignotent aussi dans notre poche. Et l’ennemi ne le sait que trop bien. Comme l’obscurité seule ne lui permet pas d’attirer les âmes à lui, il éclaire ses chemins de lumières brillantes mais éphémères, tout en essayant d’obscurcir les chemins de Dieu. La bataille spirituelle entre le bien et le mal, entre saint Michel et Lucifer, entre les enfants de la lumière et les enfants des ténèbres est au final une bataille autour de l’illumination de nos chemins.

Pensons à l’histoire de nos premiers parents, qui est aussi la nôtre. Dieu décore tout le paradis d’une belle lumière, il permet à Adam et Ève de manger de tous les arbres, sauf d’un. C’est alors qu’arrive le serpent qui commence par éteindre les lumières du jardin : donc, vous n’avez pas le droit de manger d’aucun arbre du jardin ? Au contraire – répond Eve – nous pouvons manger de tous les arbres, excepté de celui-ci. Et c’est ainsi que très simplement, le serpent attire son attention vers l’arbre défendu qui semble comme illuminé au milieu du jardin, comme s’il n’y en avait aucun autre. Ses fruits semblent maintenant irrésistibles. C’est ainsi que le regard et le désir d’Eve change. Elle ne voit plus le reste du paradis, elle ne voit plus que ce fruit attirant, vraisemblablement plein de promesses divines ; cela devient une obsession. Elle finit par manger – et alors, même cette lumière s’éteint. Le paradis disparaît. Il ne sera visible qu’à la lumière du Seigneur, notre Sauveur (cf. Gn 3, 1-7).

Nous aussi, nous nous trouvons parfois face à de tels choix : nous recueillir pour prier un moment ou nous laisser tomber dans le canapé pour regarder une série ou lire un roman. Si nous réfléchissons à ces deux alternatives devant Dieu, c’est clair que la prière est un paradis plein de fruits, tandis que l’alternative ne nous donne qu’un bref moment de repos et de divertissement – c’est bien, mais peut-être une autre fois. Mais alors, pourquoi choisissons-nous si facilement cette deuxième option ? Parce que l’ennemi, et parfois simplement notre propre fragilité, nous fait des jeux de lumière : il arrive à atténuer la lumière de la prière tandis que l’alternative est mise en évidence de manière attirante.

Le diable se déguise en ange de lumière (cf. 2 Co 11, 14) et fait « des ténèbres la lumière et de la lumière les ténèbres » (Is 5, 20). Or, le Seigneur veut pouvoir compter sur « des fils de lumière » (Jn 12, 36) qui ont appris à déchiffrer ce petit jeu, et qui surtout découvrent et diffusent la beauté de la lumière véritable : « Enfants de Dieu. – Porteurs de la seule flamme capable d’illuminer les chemins terrestres des âmes, de la seule clarté qui ne sera jamais mêlée d’ombres, de pénombres ou d’obscurités. – Le Seigneur se sert de nous comme de flambeaux, pour que cette lumière illumine… Il dépend de nous que de nombreux hommes ne restent pas dans les ténèbres, mais marchent sur des chemins menant à la vie éternelle. »[3]

Illuminer les chemins

En regardant notre époque, on voit tout l’éventail des situations que nous avons traversées. Il y a des manières de voir et de vivre partagées par tous, non de manière isolée mais simultanément, comme différentes couches. Il y a des personnes qui, peut-être parce qu’elles ont eu une version déformée de l’Évangile, ne voient pas plus loin que quelques idées qui semblent leur expliquer la réalité et qui, surtout, les laissent en paix. Comme leur compréhension du monde est largement conditionnée par leurs relations et les algorithmes qui les confirment dans leur mentalité et leur style de vie, cela ne les aide pas à changer. En même temps, cette vaste agora qu’est Internet ainsi que l’intelligence artificielle émergente, peuvent mener à des découvertes inespérées.

À côté, il y a aussi ceux qui, déçus par le relativisme ou par d’autres idéologies qu’ils ont suivi un temps, sont en recherche, ont envie de lumière, de sens. Mais leur quête est parfois traversée d’une certaine peur face à cette lumière qu’ils désirent[4], en raison aussi d’une dispersion causée par l’hyper-connectivité dans laquelle nous vivons. Même si l’énorme développement du monde numérique a fortement amélioré certains aspects de la vie, il a également généré une offre illimitée de possibilités à tous les niveaux (voyages, divertissements, informations) qui peuvent entraîner des difficultés dans les relations personnelles, notamment dans la relation avec Dieu.

Ceux et celles qui souhaitent suivre le Seigneur et répandre sa lumière, se sentent parfois un peu tentés de se chercher un refuge trompeur dans l’obscurité, ou dans cette espèce de dispersion qui semble plus forte que nous : « Te distraire. – Tu as besoin de te distraire !… En ouvrant les yeux tout grands pour qu’y pénètrent bien les images des choses, ou bien en les tenant presque fermés, à cause de ta myopie…Ferme-les tout à fait ! Aie donc une vie intérieure ; tu verras alors, sous des couleurs et avec un relief insoupçonnés, les merveilles d’un monde meilleur, d’un monde nouveau ; et tu t’entretiendras avec Dieu…, tu connaîtras ta misère…, et tu te ‘diviniseras’… d’une divinisation qui, te rapprochant de ton Père, fera de toi davantage le frère de tes frères, les hommes. »[5]

Saint Josémaria nous disait qu’il fallait cultiver la vie intérieure, il fallait qu’il se passe des choses dans notre for intérieur, de manière à ce que les différentes impulsions de notre vie intérieure soient plus fortes que l’appel du premier venu qui essaye de nous vendre sa pacotille. Cette vie s’alimente de prière, de silence et des sacrements. Mais aussi de lecture, d’écriture, de cinéma, des arts, de podcasts, de conversations, etc. Tout ceci est synonyme d’offres multiples de divertissement basique, pour se distraire un moment, mais ce sont aussi autant d’opportunités pour augmenter notre intériorité, pour enrichir notre expérience du monde, notre conversation avec autrui et avec Dieu.

Cela permet de montrer aux autres la beauté du monde et de la vie telles que Dieu les rêve (depuis une perspective de foi), à condition que nous soyons nous-mêmes capables de découvrir cette beauté. Le Seigneur souhaite que nous voyions par nous-mêmes, mais encore faut-il que nous le voulions. Cela demande de résister aux lumières clignotantes mais éphémères d’un monde centré sur le « dernier cri » ; chercher la lumière des étoiles loin de la pollution lumineuse des milliers de rues qui nous appellent. Réussir, par exemple, à passer du temps à faire seulement une chose : prier, lire un livre, voir un film, parler à quelqu’un, sans essayer en même temps de répondre à des messages ou à solutionner une question ouverte… Choisir la simplicité nous permet d’être présent ici et maintenant. Ce n’est que quand il y a véritablement présence, une vraie attention, qu’il peut y avoir épiphanie, révélation. Dans ce cas seulement, nous pourrons être lumière qui illumine et qui réchauffe.

« Remplir le monde de lumière, être sel et lumière : c’est ainsi que le Seigneur a décrit la mission de ses disciples. Porter jusqu’aux derniers confins de la terre la bonne nouvelle de l’amour de Dieu. C’est à cela que tous les chrétiens doivent consacrer leur vie, d’une manière ou d’une autre. »[6] Notre mission est d’illuminer les véritables chemins de l’humanité : les chemins vers l’unique destin qui ne déçoit pas, les chemins vers le ciel. En fait, il n’y a qu’un seul chemin – le Christ, même s’il y a aussi beaucoup de voies au sein du même chemin : il se laisse rencontrer de différentes manières. « Si nous marchons dans la lumière, comme il est lui-même dans la lumière » (1 Jn 1, 7), nous illuminerons des chemins pour tant d’autres personnes qui avant ne savaient même pas qu’ils existaient. Avant, ils n’avaient peut-être pour seul horizon que le plaisir ou la réussite. Maintenant, ils voient un paysage traversé d’une voie avec plein de personnes joyeuses et, à l’arrivée, la lumière du soleil levant, le Seigneur ressuscité.


[1] Cité dans Pacheco, J.-F. Amar y ser feliz, Madrid, Rialp, 2007, chap. 6 (en espagnol).

[2] Dante Alighieri, Divine Comédie, Enfer, Chant I. Nel mezzo del cammin di nostra vita (au milieu du chemin de notre vie) est le vers célèbre au début de ce chef d’oeuvre de la littérature universelle.

[3] Saint Josémaria, Forge, n°1 ; cf. aussi Lettre 6, n°3.

[4] Cf. Léon XIV, Homélie, 25-12-2025.

[5] Saint Josémaria, Chemin, n°283.

[6] Saint Josémaria, Quand le Christ passe, n°147.

Niko Schonebaum – Carlos Ayxelà