Sel, lumière et ferment. La tâche des laïcs dans la mission de l'Église

Les chrétiens de la première heure, ceux qui ont vécu avec Jésus et les Apôtres où appartenu aux générations suivantes, ont été très conscients de leur mission d’informer, avec leur foi, toutes leurs activités. Tertullien le précisait bien: "ce que l’âme est au corps les chrétiens le sont au monde”. Saint Josemaría, comme mgr Alvaro del Portillo l’évoque en cet article, rappela inlassablement dans sa prédication “qu’il est du ressort de tous et de chacun des baptisés de collaborer activement dans la transm

Bibliographie et essais

Les chrétiens de la première heure, ceux qui ont vécu avec Jésus et les Apôtres où appartenu aux générations suivantes, ont été très conscients de leur mission d’informer, avec leur foi, toutes leurs activités. Tertullien le précisait bien: "ce que l’âme est au corps les chrétiens le sont au monde”. Saint Josemaría, comme mgr Alvaro del Portillo l’évoque en cet article, rappela inlassablement dans sa prédication “qu’il est du ressort de tous et de chacun des baptisés de collaborer activement dans la transmission aux hommes de tous les temps de la parole prêchée par Jésus”.

La mission qu'une poignée d'hommes a reçue au Mont des Oliviers, tout près de Jérusalem, un matin de printemps, vers les années trente, présentait toutes les caractéristiques d'une « mission impossible ». Vous allez recevoir une force, celle de l'Esprit Saint qui descendra sur vous. Vous serez alors mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu'aux confins de la terre (Ac 1, 8). Les derniers propos du Christ avant son Ascension semblaient une folie. À partir d'un coin perdu de l'Empire romain, quelques hommes ordinaires — ni riches, ni cultivés, ni influents —, étaient tenus de porter au monde entier le message d'un supplicié.

Moins de trois cents ans après, une grande partie du monde romain s'était convertie au christianisme. La doctrine du crucifié avait surmonté les persécutions du pouvoir, le mépris des savants, la résistance à des exigences morales qui allaient à l'encontre des passions. Et, en dépit des fluctuations de l'histoire, le christianisme est toujours aujourd'hui la plus grande force spirituelle de l'humanité. Cela ne peut s'expliquer qu'avec la grâce de Dieu. Mais la grâce a agi au travers d'hommes qui se savaient investis d'une mission, qu'ils ont accomplie jusqu'au bout.

Le Christ n'a pas présenté cette tâche à ses disciples comme une simple possibilité : il leur en a donné le commandement explicite et impératif. Nous lisons, en effet, chez saint Marc : Allez par le monde entier, proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création. Celui qui croira et sera baptisé, sera sauvé ; celui qui ne croira pas sera condamné (Mc 16, 15-16). Et saint Matthieu relève ces paroles du Christ : Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et moi, je suis avec vous pour toujours jusqu'à la fin du monde (Mt 28, 19-20). Ce sont des propos qui nous font penser à ceux de Jésus à la Dernière Cène — comme Tu m'as envoyé dans le monde, moi aussi Je les ai envoyés dans le monde (Jn 17, 18) —, que le Concile Vatican II commente ainsi : « Ce solennel commandement du Christ d'enseigner la vérité du salut, l'Église l'a reçu des Apôtres pour l'accomplir jusqu'aux extrémités de la terre. » (1)

La tâche de tous

Quand on parle de la mission de l'Église, on court le risque de considérer qu'elle concerne exclusivement ceux qui parlent à partir de l'autel. Mais la mission que le Christ confie à ses disciples doit être accomplie par tous ceux qui constituent l'Église. Tous, chacun selon sa condition personnelle, doivent coopérer unanimement à la tâche commune. (2) « La vocation chrétienne, précise le Concile Vatican II, est aussi, par nature, vocation à l'apostolat [...]. Il y a, dans l'Église, diversité de ministères, mais unité de mission. Le Christ a confié aux apôtres et à leurs successeurs la charge d'enseigner, de sanctifier et de gouverner en son nom et par son pouvoir. Mais les laïcs, rendus participants de la charge sacerdotale, prophétique et royale du Christ, assument dans l'Église et dans le monde leur part dans ce qui est la mission du peuple de Dieu tout entier. » (3) Tout chrétien est assimilé au Christ par son Baptême et il participe à sa mission rédemptrice ; et tous les baptisés, un par un, sont tenus de collaborer activement à la transmission de la parole prêchée par Jésus, à tous les hommes de tous les temps.

La dimension apostolique de la vocation chrétienne a toujours été présente dans la vie de l'Église ; mais pendant une longue période la réalisation de sa mission salvatrice semblait n'avoir été confiée qu'à un petit nombre de chrétiens ; le reste n'était ainsi que son sujet passif. En ce domaine, le Concile Vatican II a opéré un retour aux sources, en soulignant à plusieurs reprises l'universalité de cet appel à l'apostolat, qui n'est pas qu'une possibilité parmi tant d'autres, mais un authentique devoir : « À tous les chrétiens, donc, incombe la très belle tâche de travailler sans cesse pour faire connaître et accepter le message divin du salut par tous les hommes sur toute la terre. » (4)

Là où ne parviennent que les laïcs

Or, cette mission comprend-elle un domaine spécifique qui reviendrait concrètement aux laïcs ? Le Concile Vatican II a donné des orientations précises. Les fidèles courants, lisons-nous dans la Constitution Lumen gentium, « sont appelés par Dieu, pour que, en exerçant leur fonction propre, conduits par l'esprit évangélique, ils contribuent comme du dedans, à la manière d'un ferment, à la sanctification du monde, et qu'ainsi, d'abord par le témoignage de leur vie, rayonnant de foi, d'espérance et de charité, ils rendent le Christ visible pour les autres. » (5) Et un peu plus loin : « Les laïcs sont particulièrement appelés à rendre l'Église présente et agissante en des lieux et en des circonstances où ce n'est que par eux qu'elle peut être le sel de la terre. » (6) Cela veut dire, par exemple, que dans un hôpital, l'Église n'est pas représentée que par son aumônier : elle agit aussi à travers les fidèles qui, en tant que médecins, ou infirmiers, tâchent de rendre de bons services professionnels, et de s'occuper des patients avec une délicate sollicitude humaine. Dans le quartier d'une ville, le temple sera toujours un point de référence indispensable : mais la seule façon d'atteindre ceux qui ne s'y rende pas sera de passer par l'intermédiaire d'autres familles.

L'exhortation apostolique Christifideles laici approfondit cette doctrine en recueillant le travail réalisé au Synode de 1987. Le pape rappelait deux dangers qui peuvent se présenter lorsqu'on veut définir le rôle des laïcs : « La tentation de se consacrer avec un si vif intérêt aux services et aux tâches d'Église, qu'ils en arrivent parfois à se désengager pratiquement de leurs responsabilités spécifiques au plan professionnel, social, économique, culturel et politique ; et, en sens inverse, la tentation de légitimer l'injustifiable séparation entre la foi et la vie, entre l'accueil de l'Évangile et l'action concrète dans les domaines temporels et terrestres les plus divers. » (7) Face à ces deux extrêmes, le pape notait que ce qui distingue les laïcs, c'est « le caractère séculier », puisque Dieu les a appelés à « se sanctifier dans le mariage ou dans le célibat, dans la famille, dans la profession et dans les différentes activités sociales ». (8)

Ainsi, le Synode tâche d'éviter ce double risque montré par le pape : lorsqu'il encourage les laïcs à s'engager dans les affaires temporelles, il les met en garde contre un repli sur les structures de l'Église, face à une société hostile ou indifférente ; et lorsqu'il leur demande une forte cohérence entre foi et vie, il veut empêcher une dissolution de l'identité chrétienne. En effet, pour être le sel de la terre, il faut bien être dans le monde, mais aussi ne pas s'y affadir.

La mission spécifique des laïcs est donc ainsi nettement décrite : il s'agit de porter le message du Christ à toutes les réalités terrestres — la famille, la profession, les activités sociales... — et, à l'aide de la grâce, d'en faire des occasions de rencontre de Dieu avec les hommes.

Les premiers chrétiens

Cependant, considérer tout ce qui vient d'être exposé comme une nouveauté postérieure au Concile Vatican II ne répondrait pas à la réalité. Les chrétiens de la première heure, ceux qui ont vécu avec Jésus et avec les Apôtres, ou qui ont appartenu aux générations immédiates, ont été très conscients de leur mission. Leur conversion les poussait à s'attacher encore plus sérieusement aux devoirs correspondant à leur position dans le monde. Tertulien, par exemple, écrit : « Nous vivons comme tous les autres : nous sommes bien présents dans les marchés, à la boucherie, aux thermes, aux tavernes, aux ateliers, aux auberges, aux foires et à toutes les autres affaires. C'est avec vous aussi que nous naviguons, avec vous que nous sommes soldats, que nous labourons les champs, que nous faisons du commerce, que nous pratiquons tous les métiers, et c'est à vous que nous proposons nos services. » (9)

Et dans un vénérable document de l'antiquité chrétienne nous lisons : « Les chrétiens ne se distinguent des autres hommes ni par leur terre, ni par leur langue, ni par leurs coutumes : puisqu'ils n'habitent pas de villes exclusivement à eux, qu'ils ne parlent pas une langue étrange, qu'ils ne mènent pas une vie différente de celle des autres [...]. En habitant des villes grecques ou barbares, que le sort leur a dévolues, et s'adaptant à la façon de s'habiller, aux repas, au genre de vie, aux us et coutumes du pays, ils font montre d'une tenue de conduite remarquable et surprenante, au dire de tous. » (10) Ce que l'on retrouve un peu plus loin dans ce document nous fera comprendre que, tout en demeurant à leur place, les premiers chrétiens avaient notoirement changé de conduite. « Ils se marient comme tout le monde, comme tout le monde, ils engendrent des enfants, mais ils n'abandonnent pas ceux qui naissent [...], ils sont dans la chair, mais ils ne vivent pas selon la chair, ils sont bien sur cette terre, mais leur citoyenneté est au Ciel. Ils obéissent aux lois établies, mais avec leur vie, ils dépassent ces prescriptions [...]. Bref, ce que l'âme est au corps, les chrétiens le sont au monde. » (11)

Par conséquent, grâce à leur attitude et à leur activité apostolique zélée, le christianisme s'est développé en peu de temps de façon stupéfiante : sans aucun doute, nos frères comptaient sur la grâce de Dieu, mais nous savons aussi que leur réponse a toujours été héroïque : non seulement face à la torture, mais aussi à tous les moments de leur vie. Il n'est donc pas étonnant que Tertulien lui-même ait pu écrire : « Nous sommes d'hier et nous remplissons le monde entier, ainsi que toutes vos affaires : les villes, les îles, les peuplades, les villas, les hameaux, l'armée, le palais, le Sénat, le forum. À vous, nous ne vous avons laissé que vos temples. » (12)

L'esprit de l'Opus Dei

Permettez-moi de faire maintenant une digression en toute justice. L'appel universel à la sainteté et à l'apostolat, si net chez les premiers chrétiens et rappelé par le dernier Concile, (13) est l'un des fondements de l'esprit de la Prélature de l'Opus Dei. Depuis 1928, son fondateur, le bienheureux Josémaria Escriva, n'a cessé de répéter que la sainteté et l'apostolat étaient un droit et un devoir de tout baptisé. Il écrivait, par exemple, en 1934 : « Tu as l'obligation de te sanctifier. — Toi aussi. Qui pense que c'est une tâche exclusivement réservée aux prêtres et aux religieux ? Le Seigneur a dit à tous, sans exception : Soyez parfaits, comme mon Père céleste est parfait. » (14) Il écrit à propos de l'apostolat : « Le monde résonne encore de ce cri divin : Je suis venu apporter le feu sur la terre, et que puis-je vouloir si ce n'est qu'il s'enflamme ? Or, tu vois bien : presque tout est éteint... N'as-tu pas le désir de propager l'incendie ? » (15)

On peut donc, en effet, très justement considérer Mgr Escriva comme un pionnier des enseignements du Concile Vatican II dans ce domaine-là. Le Cardinal Poletti l'affirmait clairement dans le Décret d'introduction de la Cause de béatification du fondateur de l'Opus Dei en ces termes : « Parce qu'il a proclamé la vocation universelle à la sainteté depuis qu'il a fondé l'Opus Dei en 1928, Mgr Josémaria Escriva de Balaguer a été unanimement reconnu comme un précurseur du Concile, précisément en ce qui constitue le noyau fondamental de son magistère, si fécond pour la vie de l'Église. » (16)

Avec l'exemple et avec la parole

Dans un monde de plus en plus matérialisé, la tâche du chrétien du XXe siècle ressemble à celle que les premiers disciples du Christ ont dû réaliser. Tout comme eux, ils devront transmettre la Bonne Nouvelle avec leur exemple et avec leurs propos.

Jamais, en cette vie, nous ne pourrons connaître totalement les effets que notre conduite — notre bon exemple, ou le scandale provoqué —, a produit sur les personnes qui ont vécu autour de nous. Tout chrétien a donc pour obligation première et essentielle d'agir en accord avec sa foi, être cohérent avec la doctrine qu'il professe. Vous êtes la lumière du monde. Une ville ne se peut cacher, qui est sise au sommet d'un mont. Et l'on n'allume pas une lampe pour la mettre sous le boisseau, mais bien sur le lampadaire, où elle brille pour tous ceux qui sont dans la maison. Ainsi votre lumière doit-elle briller aux yeux des hommes pour que, voyant vos bonnes œuvres, ils en rendent gloire à votre Père qui est dans les cieux (Mt 5, 14-16).

L'exemple, toutefois, ne suffit pas. « Cet apostolat cependant ne consiste pas dans le seul témoignage de la vie ; le véritable apôtre cherche les occasions d'annoncer le Christ par la parole, soit aux incroyants pour les aider à cheminer vers la foi, soit aux fidèles pour les instruire, les fortifier, les inciter à une vie plus fervente. » (17)

Ceci n'est donc pas une affaire de « spécialistes ». Le Concile Vatican II a rappelé l'obligation que chaque laïc a de faire de l'apostolat individuellement : « L'apostolat que chacun doit exercer personnellement et qui découle toujours d'une vie vraiment chrétienne, est le principe et la condition de tout apostolat des laïcs, même collectif, et rien ne peut le remplacer. Cet apostolat individuel est toujours et partout fécond ; il est, en certaines circonstances, le seul adapté et le seul possible. Tous les laïcs y sont appelés, et en ont le devoir, quelle que soit leur condition, même s'ils n'ont pas l'occasion ou la possibilité de collaborer à des mouvements. » (18)

Les occasions de réaliser cet apostolat sont innombrables : en réalité, toute la vie doit être un apostolat continuel. J'aimerais cependant me centrer sur deux circonstances qui sont les pivots de la vie pour la plupart des gens : le travail et la famille.

Grâce au travail professionnel

Parmi les différentes raisons qui poussent les hommes à se fréquenter, à nouer des amitiés, nous trouvons, sans aucun doute, l'exercice d'un même métier. Il pourrait sembler que le domaine apostolique est réduit, mais il ne faut pas oublier que c'est là que se tissent normalement ces profondes relations de confiance, grâce auxquelles il est très souvent possible d'aider de façon décisive les personnes que l'on côtoie.

Certaines professions — je pense, par exemple, à celles qui ont trait à l'enseignement ou aux médias — offrent l'occasion de transmettre des idées à des centaines de milliers de personnes. Mais ce serait une erreur de penser que seules ces professions peuvent être une occasion d'apostolat ; en toute occupation, en toute circonstance, le chrétien doit aider les autres à donner un sens chrétien à leur vie. D'habitude il ne faudra pas faire de grands discours, mais réaliser ce que le fondateur de l'Opus Dei appelait « l'apostolat d'amitié et de confidence », et qu'il décrivait ainsi : « Ces propos glissés à point nommé à l'oreille de l'ami qui hésite ; cette conversation capable de l'orienter, que tu as su provoquer opportunément ; ce conseil qui améliorera son travail universitaire, et la discrète indiscrétion qui te pousse à lui suggérer des horizons insoupçonnés de générosité..., tout cela, c'est « l'apostolat de la confidence ». (19)

Ce souci se manifeste par un intérêt réel pour chaque personne, et il se concrétise par une conversation personnelle d'ami à ami. « L'apostolat chrétien — et je pense ici, concrètement, à celui d'un chrétien courant, à celui d'un homme ou d'une femme qui est un de plus parmi ses semblables — est une grande catéchèse où, grâce aux rapports personnels et à une amitié loyale et authentique, on éveille chez les autres la soif de Dieu, et où on les aide à découvrir de nouveaux horizons ; tout naturellement, tout simplement, ai-je dit, avec l'exemple d'une foi vécue à fond, par une parole aimable mais toute pleine de la force de la vérité divine. » (20)

Un souci apostolique qui, à travers l'initiative libre et responsable des chrétiens, se manifestera aussi dans l'effort fourni pour que les structures sociales permettent aux autres d'accéder facilement à Dieu. Ainsi l'on structurera chrétiennement l'ordre temporel. Comme nous l'avons déjà vu, c'est bien ce que le Concile estime être la mission caractéristique des laïcs. Dans ce contexte-là, nous pouvons bien comprendre les appels que le pape a adressés dans son Exhortation Apostolique Christifideles laici aux laïcs engagés dans les domaines scientifiques et techniques, dans la médecine, dans l'économie et dans la culture, (21) pour qu'ils n'abandonnent pas leur responsabilité de bâtir un monde plus humain, et de ce fait, plus chrétien.

Pour ce faire, ils comptent sur les inspirations et sur les principes que leur offre la doctrine sociale de l'Église. Mais cette doctrine ne deviendra vivante qu'à partir des hommes et des femmes qui, à Wall Street ou dans une petite boutique de quartier, concevront leur travail comme quelque chose d'autre qu'une source de revenus, ou qu'un moyen de grimper dans la hiérarchie ; à partir des citoyens qui, dans une mairie, dans une association de quartier, se soucieront de rendre la société plus accueillante ; à partir des intellectuels qui, à l'université et à l'école, créeront la culture avec un sens chrétien.

Commencer par la famille

À côté de tout ce labeur apostolique autour du travail — de la profession de chacun —, celui que l'on réalise à partir de la famille occupe une place fondamentale. Quant aux parents, c'est bien là leur premier champ d'apostolat, le lieu où ils ont été placés par Dieu pour exercer un rôle irremplaçable : être les éducateurs de leurs enfants.

La famille « est la cellule première et vitale de la société ». (22) De sa bonne santé, ou de sa maladie dépendent la santé et la maladie du corps social tout entier. La société sera plus fraternelle si les hommes apprennent dans la famille à se sacrifier les uns pour les autres. Il y aura plus de tolérance et de respect dans les relations humaines, dans la mesure où les parents et les enfants se comprendront les uns les autres. La loyauté gagnera du terrain dans la vie sociale, si on met en valeur aussi la fidélité des conjoints. Et le matérialisme battra en retraite, lorsque l'objectif ultime du bonheur familial ne sera plus la consommation croissante.

Quant au dévouement à leurs propres enfants, il faut penser à nouveau au rôle primordial de l'exemple. À l'un des rares moments où il a parlé de lui-même, Jean Paul II a avoué, en évoquant son père, que « le simple fait de le voir s'agenouiller a eu une influence décisive sur mes jeunes années. Il était si exigeant envers lui-même qu'il n'avait nul besoin de se montrer exigeant à l'égard de son fils : son exemple suffisait à enseigner la discipline et le sens du devoir ». (23) Et le cardinal Luciani, devenu Jean Paul ler, écrivait quant à lui : « Le premier livre de religion que lisent les enfants ce sont les parents eux-mêmes. Il est bon que le père dise à son garçon : Il y a à l'église un confesseur : ne crois-tu pas que tu pourrais en profiter ? Mais il vaudrait mieux qu'il dise : Je vais à l'église me confesser. Veux-tu m'accompagner ? » (24) L'exemple donné dans les différentes facettes de la vie — de loyauté envers les amis, d'assiduité au travail, de sobriété, de tempérance, de joie devant les contrariétés, de souci pour les autres, de générosité... — est gravé de manière indélébile dans l'âme des enfants.

À côté de cet exemple, le dévouement généreux à les éduquer. « L'affaire dont vous devez le plus vous soucier, disait le fondateur de l'Opus Dei aux hommes d'affaires, c'est la formation de vos enfants. » Une éducation qui sera efficace si les parents savent devenir amis de leurs enfants ; si, depuis leur plus jeune âge, ceux-ci ont pris l'habitude de compter sur eux, de s'ouvrir à eux s'ils ont des difficultés. Saint Thomas More écrivait : « Lorsqu'on rentre chez soi, il faut parler avec sa femme, jouer avec ses enfants, échanger des impressions avec ses serviteurs. Tout cela fait partie de ma vie et je suis tenu de le faire, je dois donc le faire à moins que je ne veuille être un étranger chez moi. Il faut bien que je me dévoue à ceux que la nature, le destin, ou moi-même, avons choisis comme compagnons de route. » (25)

Le rythme de la vie moderne ne semble pas favoriser ce dévouement-là. Nous avons de plus en plus de choses à faire, et nous manquons toujours de temps. Les parents courent ainsi le risque d'être absorbés par leur travail, même si c'est pour mieux assurer l'avenir de leurs enfants. Mais cet avenir dépend bien plus du temps qu'ils leur consacrent personnellement que du confort qu'ils leur procurent. En effet, il est rare que les enfants se plaignent de ce qu'on ne leur a pas donné. Cependant ils regrettent que leurs parents ne se soient pas donnés eux-mêmes.

Une famille ouverte aux autres

C'est déjà beaucoup, mais ce n'est pas tout. Un chrétien conscient de sa mission d'être levain dans la pâte, ne peut pas se contenter de s'occuper uniquement des siens. Certes, dans un monde de compétition si dure, il est normal de chercher dans le cadre familial, la tendresse et l'assurance que l'on ne trouve pas ailleurs. Il est aussi tout à fait normal que, face aux différents types de famille qui existent dans la société actuelle, des parents chrétiens tâchent de protéger et de cultiver le leur. Mais la famille chrétienne est une famille « ouverte ».

« La famille, disait Paul VI, tout comme l'Église, doit être un espace où l'on transmet l'Évangile et d'où il rayonne [...]. Une famille de la sorte devient l'évangélisatrice de beaucoup d'autres et du milieu où elle évolue. » (26) L'exemple d'une famille chrétienne qui, avec ses limites et ses difficultés, tâche de vivre son idéal, est toujours attrayant, même humainement parlant. Surtout si cette famille est ouverte à l'amitié des autres — des parents, des collègues, des voisins, des amis de ses enfants —, animée d'un esprit apostolique. Ainsi se réalisera l'idéal que Jean Paul II proposait lorsqu'il disait que « l'Église domestique est appelée à être un signe lumineux de la présence du Christ et de son amour également pour « ceux qui sont loin », pour les familles qui ne croient pas encore, et même pour les familles chrétiennes qui ne vivent plus en cohérence avec la foi reçue ». (27)

D'autre part, sur toute famille pèsent les influences extérieures qui viennent des lois, de l'école, ou de l'opinion publique. Par conséquent, tant pour protéger la propre famille que pour aider les autres, le chrétien doit agir pour que la société crée un climat favorable à l'institution familiale.

« Ce sont les familles qui, en premier lieu, doivent faire en sorte que les lois et les institutions de l'État non seulement s'abstiennent de blesser les droits et les devoirs de la famille, mais encore les soutiennent et les protègent positivement. Il faut à cet égard que les familles aient une conscience toujours plus vive d'être les « protagonistes » de ce qu'on appelle « la politique familiale », et qu'elles assument la responsabilité de transformer la société. » (28)

Face à une nouvelle évangélisation

Les premiers chrétiens ont su changer leur société, en s'employant de tout cœur au service du commandement du Christ : Pour eux, ils s'en allèrent prêcher en tout lieu, le Seigneur agissant avec eux et confirmant la Parole par les miracles qui l'accompagnaient (Mc 16, 20).

Aux portes du troisième millénaire, devant une société qui semble affolée et fuir Dieu, nous, les chrétiens de ce siècle, nous avons été appelés à réaliser une nouvelle évangélisation « dans et à partir des tâches civiles, matérielles, séculières de la vie humaine : c'est dans un laboratoire, dans la salle d'opérations d'un hôpital, à la caserne, dans une chaire d'université, à l'usine, à l'atelier, aux champs, dans le foyer familial et au sein de l'immense panorama du travail, c'est là que Dieu nous attend chaque jour. Sachez-le bien : il y a quelque chose de saint, de divin qui se cache dans les situations les plus ordinaires et c'est à chacun d'entre vous qu'il appartient de le découvrir ». (29)

Et avec des mots de Jean Paul II : « Cela sera possible si les fidèles laïcs savent surmonter en eux-mêmes la rupture entre l'Évangile et la vie, en sachant créer dans leur activité de chaque jour, en famille, au travail, en société, l'unité d'une vie qui trouve dans l'Évangile inspiration et force de pleine réalisation. » (30) Le monde attend des chrétiens sans faille, des chrétiens d'une seule pièce. Avec des défauts, avec des erreurs, mais avec la ferme volonté de rectifier chaque fois qu'il le faudra, et de poursuivre, en tenant la main de la Sainte Vierge, la route qui nous mène au Père par le Christ, Chemin, Vérité et Vie.

Notes

1. Concile Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, n° 17.

2. Cf. Concile Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, n° 30.

3. Concile Vatican II, Decr. Apostolicam actuositatem, n° 2.

4. Concile Vatican II, Décr. Apostolicam actuositatem, n° 3.

5. Concile Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, n° 31.

6. Concile Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, n° 33

7. Jean-Paul II, Exhort. apost. Christifideles laici, 30 décembre 1988, n° 2.

8. Ibid., n° 15.

9. Tertulien, Apologétique, 42.

10. Épître à Diognète, 5.

11. Ibid.

12. Tertulien, Apologétique, l.

13. Jean-Paul II a écrit : «Sur la vocation universelle à la sainteté, le Concile Vatican II s'est exprimé en termes lumineux. On peut affirmer que c'est l'orientation principale qui a été fixée pour les fils et les filles de l'Église, par ce Concile, voulu pour le renouvellement évangélique de la vie chrétienne. Cette orientation n'est pas une simple exhortation morale mais une exigence incontournable du mystère de l'Église »(Jean Paul II, Exhort. apost. Christifideles laici, n° 16).

14. Josémaria Escriva, Chemin, n° 291.

15. Ibid., n° 801.

16. Cardinal Ugo Poletti, Decreto di Introduzione della Causa di Beatificazione del Servo di Dio Josémaria Escriva de Balaguer y Albas.

17. Concile Vatican II, Décr. Apostolicam actuositatem, n° 6

18. Ibid., n° 16.

19. Josémaria Escriva, Chemin, n° 973.

20. Josémaria Escriva, Quand le Christ passe, n° 149.

21. Cf. Jean-Paul II, Exhort. apost. Christifideles laici, n° 38 et 42 à 44

22. Concile Vatican II, Décr. Apostolicam actuositatem, n° 11.

23. André Frossard, N'ayez pas peur ! Livre de poche, p. 15.

24. Cardinal Albino Luciani. Humblement vôtre, Nouvelle Cité, p. 294-295

25. Saint Thomas More, Utopie Introduction.

26. Paul VI, Exhort. apost. Evangelii nuntiandi, n° 71, cité par Jean Paul II dans Familiaris consortio, n° 39.

27. Jean-Paul II, Exhort. apost. Familiaris consortio, n° 54.

28. Ibid., n° 44.

29. Josémaria Escriva, Entretiens avec Monseigneur Escriva, n° 114

30. Jean-Paul II, Exhort. apost. Christifideles laici, n° 34.

Cet article, préparé par Mgr Alvaro del Portillo en 1989, a été publié en anglais dans la revue Catholic Familyland, XXVII, 1998, pp. 11-14.