Épisode 3 – Départ au ciel de Toni

Dans cet épisode nous revivons les derniers jours de Toni et touchons du doigt sa proximité avec Dieu.

Opus Dei - Épisode 3 – Départ au ciel de Toni

Le 5 novembre 1989, Toni fut hospitalisé en urgence, au bord du collapsus. Trois jours auparavant, l’oncologue avait décidé de le soumettre à nouveau à une thérapie à base de liposomes, mais en ambulatoire. C’était une ultime tentative pour enrayer l’explosion de leucocytes qui s’était produite les semaines précédentes.

Les conséquences furent dramatiques : cette nuit-là, il eut beaucoup de fièvre. Le lendemain, vendredi, Toni travailla normalement et assista même à une récollection en fin de journée. Il se coucha avec plus de 39° de fièvre. Le samedi, il garda le lit et nous demanda de l’accompagner, parce qu’il se sentait mal et pensait sa dernière heure imminente. Ce fut sa dernière nuit passée à la maison. Le dimanche, voyant tout son corps pris de tremblements et la fièvre monter, il nous parut nécessaire de l’hospitaliser à nouveau.

L’intervention en urgence des médecins lui accorda un peu de répit, mais sa tension était très basse et on ne pouvait lui faire de transfusion en raison du très petit nombre de thrombocytes qu’il avait dans le sang. Les médecins nous annoncèrent que l’état de Toni était très grave et qu’il ne passerait peut-être pas la nuit, la fièvre ayant dépassé les quarante degrés et le cœur étant sans force.

Dans cette situation d’urgence, Toni garda une sérénité étonnante. Il demanda tout d’abord de recevoir l’onction des malades, puis il pria l’infirmier de garde d’appliquer sur ses jambes des compresses d’eau glacée vinaigrée, pour faire baisser la température. Cette mesure eut du succès et lui sauva provisoirement la vie. Depuis cette nuit-là et jusqu’au moment de sa mort, Toni fut constamment accompagné par ses frères dans l’Opus Dei, qui se relayaient à son chevet. On put finalement stabiliser sa pression sanguine moyennant des transfusions et des antibiotiques par voie intraveineuse. Cependant, le mercredi, on lui diagnostiqua une infection intestinale contre laquelle les médecins se déclarèrent impuissants.

Nous appelâmes par téléphone sa sœur Anna Rosa pour l’inviter à venir le voir : tout laissait présager que ce serait la dernière occasion pour elle de le rencontrer. Elle arriva le vendredi et eut avec son frère plusieurs entrevues pendant le week-end. Toni fit des efforts pour être bien présent en luttant contre les effets soporifiques des calmants. Dès que sa sœur quittait la chambre, il sombrait aussitôt dans un état de somnolence.

Toni à la montagne

Le lundi 13, Toni fit une hémorragie cérébrale qui, en plus de provoquer un saignement dans la cornée de l’œil droit, atteignit la partie du cerveau en lien avec la parole. Toni pensait correctement, mais sans pouvoir manifester ses désirs. Il passa trois jours sans pouvoir s’exprimer, mais avec calme, sans perdre son sens de l’humour. La crise surmontée, et jusqu’au vendredi 17, il en profita pour plaisanter au sujet de certaines situations qui s’étaient produites les jours précédents.

Les médecins l’avertirent que toute prochaine complication conduirait à la mort. Peu après, Toni dut faire face à une difficulté respiratoire et on eut recours à des inhalations d’oxygène. Comme tous ces jours il avait à peine mangé et s’était surtout nourri de liquides, les forces ne tardèrent pas à lui manquer.

Comme toujours, il communiait quotidiennement et voulut recevoir une fois de plus l’onction des malades. Dans ce contexte médical, le jeudi 16, Toni reçut pour la première fois la communion en viatique. Il la reçut en toute lucidité, souriant, après avoir suivi la cérémonie avec attention. Pendant l’action de grâces, je lui lus certaines prières des Preces selectæ et lui demandai s’il suivait l’indication de don Alvaro de prier jusqu’à la fin pour le miracle de sa guérison tout en alimentant son espérance du ciel. Mais il se bornait à demander au Seigneur de lui épargner les distractions pour lui permettre de mieux se concentrer dans la prière et se préparer le mieux possible au saut définitif.

Nous avions déjà remarqué qu’il ne montrait aucun intérêt pour tout ce qui n’était pas prière, et qu’il répétait souvent des oraisons jaculatoires en italien, les yeux rivés sur la cadre de la Vierge : Gesù..., Signora….

Nous lui passâmes le journal, qu’il refusa. Il n’avait d’intérêt que pour l’accomplissement de ses pratiques de piété quotidiennes, quoiqu’il répétât souvent que le « processeur » de son organisme était en panne : « Quand je veux prier, je m’endors et quand je veux me reposer, je me mets à prier. » Il demandait alors à celui qui était à son chevet de lui lire à voix haute, pendant quinze minutes, l’Évangile et le livre de poèmes sur la Passion du Seigneur. Après son hémorragie cérébrale, il lui arrivait parfois de voir double et d’autres fois de ne pas bien distinguer les objets.

Le dimanche 19, un prêtre célébra pour la dernière fois le Saint Sacrifice dans sa chambre. Il suivit avec attention tous les rites dans son missel et une fois terminée l’action de grâces, il remercia le prêtre de lui avoir rendu ce service.

Le personnel avait déjà retiré tout l’appareillage médical et levé toutes les dispositions de sécurité qui, jusqu’alors, avaient garanti l’isolement aseptique. Toni était pleinement conscient de la situation, mais continuait à lutter pour vivre : il faisait le tour de la chambre, respectait les mesures d’hygiène qu’on lui avait recommandées, mangeait ce que nous lui présentions ; il reprit même des forces, après avoir passé plusieurs jours à ne se nourrir que de liquides.

Le soir du mercredi 22, il ressentit une douleur aiguë dans l’estomac, qui, rapidement, gagna tout le ventre. Les ganglions lymphatiques du cou et de la mâchoire étaient très enflés. L’infirmière de garde lui donna un analgésique, mais, le jour suivant, la douleur se fit de plus en plus aiguë, et dans l’après-midi Toni demanda la présence du prêtre, car la fin approchait.

Ce qui se passa dans ses dernières heures est impressionnant, comme le sprint final des coureurs de fond à l’approche de l’arrivée. Vers treize heures, le 23, arriva François Geinoz, qui allait l’accompagner tout l’après-midi. Immédiatement, Toni lui demanda de bien vouloir diriger la prière du chapelet tandis qu’il ferait les cent pas dans sa chambre, pour ne pas s’assoupir. Vers trois heures, Toni se plaignit de nouveau d’une douleur aiguë au ventre et ajouta : « Cette fois, c’est peut-être la fin ». Son désir immédiat fut d’avancer toutes les pratiques de piété. François lui lut à voix haute l’Évangile et quelques pages du livre de poèmes sur la Passion du Christ. Ils firent trente minutes de prière. Les douleurs empêchant Toni de se concentrer, il passa cette demi-heure à écouter des poésies du même livre. Ensuite, vers quatre heures, ils récitèrent les Preces de l’Opus Dei, suite de prières composée par saint Josémaria à partir de textes liturgiques que les membres de la Prélature récitent chaque jour.

Les douleurs allèrent en s’accentuant, l’empêchant désormais de se lever. Il s’agissait d’une perforation de l’intestin qui provoqua sa mort douze heures plus tard.

Mort

Cette nuit-là, c’est l’abbé Pedro Turull qui l’accompagnait. À cinq heures et demie du matin, le vendredi 24, il nous avisa, depuis l’hôpital, que l’agonie avait commencé. Je pris immédiatement le Saint-Sacrement et, avec Antoine Suarez, nous nous rendîmes en voiture à l’hôpital. Toni avait de la difficulté à respirer, mais il restait parfaitement lucide. Je lui demandai s’il voulait recevoir la communion et il me répondit affirmativement.

Il suivit pas à pas la cérémonie, se signa quand il le fallait et répondit à chacune des prières. Il reçut une petite particule d’hostie qu’il avala en s’aidant d’un verre d’eau. Après l’avoir aidé à rendre grâces, nous commençâmes à lui réciter des oraisons jaculatoires auxquelles il ne répondait déjà plus, sa respiration se faisant toujours plus pénible. Nous récitâmes aussi un chapelet avec lui.

À un moment donné, je lui pris la main droite pour qu’il « sente » notre prière. Après un temps, je remarquai qu’il essayait de se libérer. Et, de la main laissée libre, il nous fit, pleinement conscient et souriant, un salut d’adieu. Je lui repris la main et lui dis de saluer le Fondateur de l’Œuvre au ciel et de lui demander d’intercéder pour nous. Il ouvrit alors les yeux, pour montrer qu’il avait compris ; il regarda le tableau de la Sainte Vierge sur le mur qui lui faisait face, expira bruyamment l’air et commença une nouvelle inspiration. Il y eut un petit bruit, comme si quelque chose s’était fermé. Toni ne respirait plus. Tout s’était passé en douceur.