Un saint toujours jeune

Conférence du cardinal Herranz au 5ème symposium “Saint Josémaria et les jeunes” les 19 et 20 novembre dernier, à Jaén (Espagne).

Bibliographie et essais

C’est aujourd’hui que se tient à Rome le Consistoire pour la création de vingt-deux nouveaux cardinaux. Je devrais y être mais j’ai justifié mon absence non seulement parce qu’il était impossible de changer la date de cette conférence mais parce que je m’étais engagé à assister à ce beau symposium prometteur dans le cadre des prochaines Journées Mondiales de la Jeunesse, que le saint-père considère comme une pressante nécessité actuelle pour l’Église et plus encore, pour la société civile.

À gauche, saint Josémaria Escriva de Balaguer, Fondateur de l’Opus Dei. À droite, le cardinal Julian Herranz

Je fais référence à l’urgence de relever le défi de l’éducation pressante de la jeunesse et plus concrètement de ne pas permettre que la culture du superficiel et de l’éphémère propre à la société de consommation ne stérilise les élans qui, dans le coeur des jeunes, tendent aux idéaux nobles et grands, capables de donner un sens et une beauté à leur existence.

Vous m’avez invité à vous parler de « Saint Josémaria et les jeunes », intitulé de votre symposium . Des centaines de milliers de jeunes du monde entier, sans doute des millions déjà, ont médité ces paroles de saint Josémaria, un saint qui les connaissait bien et avec lequel j’ai eu la grâce de vivre au jour le jour durant vingt-deux merveilleuses années : « Que ta vie ne soit pas une vie stérile, sois utile, laisse ton empreinte. Éclaire de la lumière de ta foi et de ton amour… » C’est parce que cette familiarité idéale entre la jeunesse et saint Josémaria est bien cimentée et que les jeunes sont surtout intéressés par les témoignages de vie que je vais me permettre, moi, jeune cardinal de quatre-vingts ans, de construire cette conférence plus qu’avec des propositions doctrinales, avec des souvenirs personnels, tournant autour de trois dates concrètes du calendrier.

Première date : le 21 novembre 1950

Au tout début de l’après-midi, ce jour-là, dans un centre madrilène, au premier étage d’une copropriété, rue Padilla, que Suso Garrido, un jeune étudiant de vingt ans qui s’était préparé avec joie pour partir le lendemain en Italie où il allait s’inscrire au Collège Romain, centre international de formation de l’Opus Dei à Rome, nous a soudainement a quittés, victime d’une crise cardiaque.

“J’ai eu la joie de constater que la piété chrétienne prend chez les jeunes, ceux d’aujourd’hui tout comme ceux d’il y a quarante ans, lorsqu’ils la contemplent dans une vie sincère, lorsqu’ils comprennent que prier c’est parler avec le Seigneur comme l’on parle à un père, à un ami: sans anonymat, dans une relation personnelle, dans un entretien à tu et à toi (...)” (Entretiens avec mgr Escriva de Balaguer, n. 102)

Saint Josémaria qui était à Madrid ce jour-là est venu immédiatement se recueillir sur la dépouille de Suso et nous entourer, nous qui étions logiquement très impressionnés par ce qui venait de se passer.

Je ne connaissais pas personnellement le fondateur de l’Opus Dei. Cette première rencontre avec le Père allait déposer dans mon âme une semence de paix spirituelle et d’espérance surnaturelle que les soixante ans qui se sont écoulés depuis n’ont jamais pu ternir ni reléguer au passé.

Une telle rencontre, en de telles circonstances, m’a non seulement aidé à comprendre la richesse spirituelle et l’esprit jeune de saint Josémaria, mais raffermi dans la décision que j’avais prise de me vouer totalement à Dieu quelques jours auparavant, du haut de mes vingt ans, comme Suso, dans une jeunesse pleine de projets futurs. Je m’explique.

J’avais connu le message de l’Opus Dei l’été précédant, durant mon service militaire, dans un camp des milices universitaires. J’avais appris petit à petit à chercher et à cultiver une amitié touchante et personnelle avec le Christ, puisée dans la lecture et la méditation de l’Évangile et dans l’Eucharistie.

J’ai vite compris qu’en réalité c’était Lui qui m’avait cherché et notre amitié ne fit que croître tout naturellement, au coeur des tâches ordinaires de la vie dans ce camp et non pas envers et contre elles : l’instruction militaire en ordre serré, en ordre ouvert, l’athlétisme, les cours théoriques, les grandes manœuvres, les défilés… Avec mes amis de l’Opus Dei, j’appris à prendre vraiment au sérieux le fait d’être chrétien, de lutter pour être fidèle à mes engagements baptismaux de sainteté personnelle et à mon investissement apostolique.

"Il avançait toujours, en dépit de son âge, avec la jeunesse mûre de l’Amour” (Forge, n. 493)

Bien avant, comme pas mal de mes camarades de faculté ou de sport, j’avais senti dans mon âme l’envie de faire de grandes choses, de vouer mon existence à des idéaux élevés même s’ils étaient ardus.

Il s’agissait d’une inquiétude sereine que José Maria Valverde, poète que j’aimais bien, avait reflétée dans ces vers : “Mon ami, tu as vingt ans, que vas-tu en faire?”

J’avais trouvé la réponse dans une autre question que le jeune prêtre Josémaria Escriva posait aux jeunes, avec un élan non moins impétueux, en Chemin, un livre de spiritualité: « Ne crieriez-vous pas bien volontiers à la jeunesse qui bout autour de vous : Vous êtes fous ! Quittez ces choses mondaines qui rétrécissent votre cœur et qui très souvent l’avilissent, quittez tout cela et venez avec nous dans le sillage de l’Amour ? » (n. 790)

Ces “choses mondaines” étaient alors, comme elles le sont toujours, les faux dieux des trois principales concupiscences qui tentent l’homme blessé par le péché originel : l’idole de l’avarice et de la volonté de posséder à tout prix (“concupiscence des yeux”), l’idole de la luxure et de la drogue (“concupiscence de la chair”) et l’idole du pouvoir (“concupiscence de la vie”). Trois concupiscences qui collent inséparablement à la nature déchue. L’auteur de Chemin le savait bien, mais ce que Josémaria Escriva demandait aux jeunes était de ne pas permettre que notre coeur s’avilisse en se vouant honteusement, par manque de lutte ascétique, au culte de certaines de ces idoles. C’eût été sacrifier sur l’autel des faux « paradis » artificiels nos aspirations les plus nobles et profondes, notre soif de véritable liberté et de bonheur.

Mes amis qui m’écoutez : vous êtes à même de comprendre la joie avec laquelle j’ai relu maintenant, soixante ans après, les paroles du message de Benoît XVI pour les Journées Mondiales de la Jeunesse qui auront lieu à Madrid l’an prochain : “Désirer quelque chose de plus que la routine quotidienne d'un emploi stable et aspirer à ce qui est réellement grand, tout cela fait partie de la jeunesse. Est-ce seulement un rêve inconsistant, qui s'évanouit quand on devient adulte ? Non, car l'homme est vraiment créé pour ce qui est grand, pour l'infini. Tout le reste est insuffisant, insatisfaisant. Saint Augustin avait raison : notre cœur est inquiet tant qu'il ne repose en Toi [...] C'est la rencontre avec le Fils de Dieu qui donne à notre vie un dynamisme nouveau. Quand nous entrons dans une relation personnelle avec Lui, le Christ nous révèle notre propre identité, et, dans cette amitié, la vie grandit et se réalise en plénitude. ”

"Venez avec nous dans le sillage de l’Amour”. Ces propos du jeune prêtre Josémaria retentissaient dans mon cœur, à vingt ans, comme le « Suis-moi ! » de Jésus à ses premiers disciples près de la mer de Galilée. J’étais saisi de crainte et en même temps l’idée que cet appel divin pouvait me concerner me plaisait. C’est encore une phrase de ce jeune prêtre qui me blessa comme une baïonnette : « L’Amour vaut bien un amour ! » (Chemin n. 171).

La grâce de Dieu me rendit audacieux et je décidai de me livrer complètement au Christ, de tout quitter pour m’aventurer plus légèrement dans le futur et miser toute mon existence sur une seule carte : la carte de l’Amour de Dieu. Soixante ans après, je peux vous assurer que je ne m’en suis jamais repenti : ce sont, ils l’ont toujours été, soixante ans de bonheur. J’en remercie Dieu !

Mais revenons à ce 21 novembre 1950, à Madrid. J’avais devant moi l’auteur de Chemin, le fondateur de l’Opus Dei, recueilli devant la dépouille d’un jeune enfant de son esprit que la mort venait de prendre à vingt ans à peine. J’ai été touché par l’expression énergique et douce en même temps du visage de saint Josémaria et par son regard blessé par la douleur mais serein, comme transpercé par un intime abandon en Dieu, presque une joie spirituelle. À la fin d’une absoute, il nous parla du sens chrétien de la vie et de la mort et nous dit à peu près ceci : « Mes enfants, pour nous, mourir signifie entrer dans la Maison du Père et y trouver définitivement la Vie. Suso a su aimer Dieu, il a été fidèle à sa Volonté et il a remporté la dernière bataille de cette guerre de paix et d’amour. Il est déjà aux côtés de l’Amour... de l’Amour avec un A majuscule! »

“Ne crieriez-vous pas bien volontiers à la jeunesse qui grouille autour de vous : Vous êtes fous ! Quittez ces choses mondaines qui rétrécissent votre cœur et qui très souvent l’avilissent, quittez tout cela et venez avec nous dans le sillage de l’Amour ? ” (n. 790).

Et c’est précisément l’idée que saint Josémaria avait de la vie comme d’une “guerre de paix et d’amour” qui me rappelle l’autre date des trois auxquelles j’ai fait allusion.

Deuxième date : le 31 décembre 1971

C’était l’après-midi du 31 décembre 1971, au siège central à Rome. Dans une réunion de famille au centre du conseil central, saint Josémaria nous lisait une note personnelle qu’il avait prise ce jour-là : « Telle est notre destinée sur terre : lutter, par amour, jusqu’au dernier instant. Deo gratias ! »

Si le chrétien est toujours tenu de concevoir “sa destinée sur terre”, sa vie dans sa double dimension ascétique et apostolique, comme une “guerre de paix et d’amour”, cette exigence vocationnelle était particulièrement aigue à cette période-là de l’Église et du monde.

Saint Josémaria était profondément touché par la confusion doctrinale et disciplinaire qui régnait en de vastes secteurs de l’Église et, encore davantage, de la société civile, parmi les jeunes plus particulièrement. La « crise post-concilaire » issue des interprétations erronées du Concile Vatican II, avait abouti à une réduction temporelle du message évangélique et marginalisé Dieu en plaçant l’homme au centre, avec les abus liturgiques et disciplinaires subséquents, la multitude de défections sacerdotales et la progressive diminution des vocations.

Au niveau de la société civile, la « révolution de 68 », mélange explosif des idées de Marx, de Freud et de Marcuse, provoqua, surtout dans des pays européens et américains, des changements sociaux très importants : la contestation de la notion et de l’exercice de l’autorité (aussi bien religieuse que civile ou paternelle), le mépris de l’idée naturelle et chrétienne du mariage et de la famille, un faux « féminisme » et une « libération sexuelle » absolue, etc. À l’encontre de certains idéaux, nobles en principe, très vite étouffés par des tendances anarchistes prépondérantes, surgit une philosophie libertaire et nihiliste, où Dieu n’avait plus de place, pas plus que la conscience morale ni les valeurs authentiques qui ennoblissent la dignité de la personne.

Josémaria avait lu pour nous son exhortation : “Luttez jusqu’au dernier instant” alors qu’il allait avoir soixante-dix ans quelques jours plus tard. Ce n’était plus le jeune prêtre que j’avais connu à Madrid dans ce lointain novembre 1950. Mais la vigueur juvénile de son âme était la même, tant et si bien qu’il avait écrit en parlant d’une tierce personne qui n’était indirectement que lui-même : « Il avançait toujours, en dépit de son âge, avec la jeunesse mûre de l’Amour » (Forge, n. 493)

Ceci étant, face à l’hécatombe spirituelle dont je viens de parler et pensant toujours aux jeunes qui la subissaient et à ceux qui devraient l’affronter dans le futur, comme cela est arrivé, il nous dit : « Nous n’allons pas rester inactifs ». Cohérent avec sa décision de « lutter par Amour », il nous répétait fréquemment la consigne que l’on trouve dans Sillon : « La tâche du chrétien : noyer le mal en une abondance de bien. Il ne s’agit pas de campagnes négatives, ni d’être anti quoi que ce soit. Au contraire : il s’agit de vivre en s’affirmant, pleins d’optimisme, avec jeunesse, joie et paix, de regarder tous les autres avec compréhension : ceux qui suivent le Christ tout comme ceux qui l’abandonnent ou ne le connaissent pas. - Cependant compréhension ne veut pas dire abstentionnisme ni indifférence, mais activité » (n. 864)

Saint Josémaria lut une note personnelle qu’il avait prise ce jour-là : « Telle est notre destinée sur terre : lutter, par amour, jusqu’au dernier instant. Deo gratias ! »

Et saint Josémaria, avec une prière de demande très intense, fit un effort formidable pour mettre en route de très nombreuses initiatives apostoliques partout dans le monde, concernant surtout la formation intégrale des jeunes: des écoles, des universités, des maisons d’édition, des clubs de jeunes, des écoles de formation professionnelle, etc. En donnant toujours la priorité à la formation spirituelle, à la rencontre personnelle d’amitié avec le Christ. Il en parla dans un entretien: J’ai eu la joie de constater que la piété chrétienne prend chez les jeunes, ceux d’aujourd’hui tout comme ceux d’il y a quarante ans, lorsqu’ils la contemplent dans une vie sincère, lorsqu’ils comprennent que prier c’est parler avec le Seigneur comme l’on parle à un père, à un ami : sans anonymat, dans une relation personnelle, dans un entretien à tu et à toi, quant on s’attache à faire résonner en leur âme ces propos du Christ qui sont une invitation à le trouver dans la confiance : vos autem dixi amicos (Ioan 15, 15), Je vous ai appelés mes amis ; quand on fait fortement appel à leur foi pour qu’ils voient que le Seigneur est le même hier, aujourd’hui et toujours (Heb 13, 8)" (Entretiens avec mgr Escriva de Balaguer, n. 102)

C’est cet attachement à la formation humaine et spirituelle des jeunes qui l’encouragea à promouvoir la préparation d’une Bible populaire avec des commentaires doctrinaux et ascétiques permettant de méditer facilement la Sainte Écriture et de fréquenter tout spécialement la Sainte Humanité du Christ.

Il encouragea la diffusion et l’étude de catéchismes et de livres spirituels à la doctrine sûre et, face au refroidissement de la vie de piété, dans la pratique des Sacrements surtout, il propagea la vie eucharistique et l’amour de la confession parmi des centaines de milliers de jeunes.

"Cor meum vigilat", "mon coeur veille”, l’entendions-nous dire fréquemment et il ajoutait: « Mes enfants, on ne tolère ni en temps de paix, ni dans la vie militaire, qu’une sentinelle sommeille. Mais en temps de guerre… Nous ne saurions nous assoupir ».

Chers amis, je suis ému à la pensée de la grande actualité de ces enseignements et de ces initiatives apostoliques de saint Josémaria lorsque je lis les propos du pape en son message pour “Les Journées mondiales de la Jeunesse”:

Il y a un fort courant « laïciste », qui veut supprimer Dieu de la vie des personnes et de la société, projetant et tentant de créer un «paradis» sans Lui. Or l'expérience enseigne qu'un monde sans Dieu est un «enfer» où prévalent les égoïsmes, les divisions dans les familles, la haine entre les personnes et les peuples, le manque d'amour, de joie et d'espérance. Et, avec des expressions familières à saint Josémaria, le pape conseille aux jeunes: Ecoutez le Christ comme l'Ami véritable avec qui partager le chemin de votre vie. Avec Lui à vos côtés, vous serez capables d'affronter avec courage et espérance les difficultés, les problèmes, ainsi que les déceptions et les échecs. [...] Dans les Sacrements, Il se fait particulièrement proche de nous, Il se donne à nous. Chers jeunes, apprenez à «voir», à «rencontrer» Jésus dans l'Eucharistie, là où Il est présent et proche jusqu'à se faire nourriture pour notre chemin ; dans le Sacrement de la Pénitence, dans lequel le Seigneur manifeste sa miséricorde en offrant son pardon. [...] Connaissez-le par la lecture des Evangiles et du Catéchisme de l'Eglise Catholique. Entrez dans un dialogue avec Lui par la prière, donnez-lui votre confiance :

C’est ce que saint Josémaria n’a cessé de dire jusqu’au jour de sa mort et qu’il nous redit encore. Et cette réalité me pousse à évoquer la troisième et dernière date dont je voulais vous parler, sans trop vous fatiguer.

Troisième date: le 26 juin 1975

Le 22 mai, un mois avant son décès, saint Josémaria avait écrit une note spirituelle : “Seul un voile ténu nous sépare de l’autre vie, on a donc intérêt à être toujours prêt à entreprendre gaiement ce voyage”. (J. Herranz, En las afueras de Jericó, p. 204). Il était bien prêt, en effet, avec son âme toujours jeune et gaiement abandonnée en Dieu son Père, quand ce voile ténu fut écarté pour lui, un peu après midi, le 26 juin 1975.

Après avoir déposé un baiser sur son front et avoir intensément prié, à genoux, pour recommander son âme au Seigneur, tous ses enfants présents à ce moment-là, nous avons préparé avec amour la dépouille du Père pour la déposer à Sainte-Marie-de-la-Paix, en ce lieu sacré.

" La tâche du chrétien : noyer le mal en une abondance de bien. Il ne s’agit pas de campagnes négatives, ni d’être anti quoi que ce soit. Au contraire : il s’agit de vivre en s’affirmant, pleins d’optimisme, avec jeunesse, joie et paix, de regarder tous les autres avec compréhension : ceux qui suivent le Christ tout comme ceux qui l’abandonnent ou ne le connaissent pas »

Dans la poche de sa soutane nous avons trouvé, avec son chapelet, deux choses dont j’aimerais parler pour clôturer ce Symposium parce qu’elles symbolisent bien ce dont il parlait indirectement en se référant à une tierce personne imaginaire : « Il avançait toujours, en dépit de son âge, avec la jeunesse mûre de l’Amour » (Forge, n. 493).

Nous avons donc trouvé : un agenda avec des notes et, cela va en surprendre quelques uns, un sifflet semblable plutôt à celui que le chef de gare utilise pour faire partir les trains qu’à celui de l’arbitre d’un match de foot. Je parlerai d’abord de son agenda.

Dans son message pour les prochaines JMJ, le pape a écrit : « le Christ n'est pas seulement un bien pour nous-mêmes, il est le bien le plus précieux que nous avons à partager avec les autres ». C’est précisément ce que fit toujours saint Josémaria. Sur l’agenda que nous avons trouvé dans la poche de sa soutane où il prenait normalement note des sentiments de l’ardent amoureux et de l’apôtre du Christ qu’il était, il avait écrit dans les semaines précédentes : « J’aime le Christ de toute la force de mon cœur toujours jeune. Jeune à mes 73 ans ? Oui, oui, toujours jeune : de la jeunesse du Christ qui est éternelle ».

Il est bien connu que, lorsque bien des années avant le Concile Vatican II, il avait commencé à enseigner la doctrine sur l’appel universel à la sainteté et à l’apostolat, implicite dans le sacrement du Baptême, quelqu’un fit courir à Madrid le bruit que ce très jeune prêtre était fou. Et il commenta: “En effet, il a raison, je suis fou, fou d’amour pour le Christ!”

Cet amour le rendait heureux. Il nous disait fréquemment ce qu’il a aussi écrit: “Ce dont on a besoin pour atteindre le bonheur ce n’est pas une vie confortable, mais un cœur amoureux »(Sillon, n. 79).

SAINT JOSÉMARIA (1933) : CHERCHE LE CHRIST, TROUVE LE CHRIST, AIME LE CHRIST

Ceci dit, le souci apostolique constant qui me toucha personnellement à vingt ans fut de conduire les jeunes et toutes les âmes en général à rencontrer personnellement le Christ, à le suivre, comme cela se passe dans l’amour humain, en faisant les pas successifs pour arriver à s’en éprendre et qu’il résumait ainsi : « Chercher le Christ, fréquenter le Christ, aimer le Christ ».

Fréquenter, connaître et aimer la Très Sainte Humanité du Christ, du Verbe Incarné, du Dieu-Homme qui s’abaisse, qui nous aime et nous cherche, qui prend sur lui le poids et les joies du travail humain, qui se fatigue, qui a soif et faim, qui pleure l’ami mort, qui témoigne d’une infinie capacité d’amour et de miséricorde, qui nous appelle amis et livre sa vie pour chacun de nous… Saint Josémaria vivait et enseignait passionnément à chercher cette rencontre personnelle avec le Christ qui éclairait chaque heure de sa journée de travail, vécue avec un dynamisme apostolique et dans un esprit contemplatif. Une unité de vie parfaite, dont nous sommes les nombreux témoins.

Et le sifflet, me demanderez-vous? Pourquoi saint Josémaria avait-il ce sifflet ? Il était le symbole éloquent et sympathique de la mise en branle d’un train, il lui servait à réveiller les âmes assoupies ou distraites et à les mettre décidément en marche, avec une audace juvénile et avec une grande confiance en Dieu, à en entraîner d’autres à l’apostolat avec la force d’une bonne locomotive, sans peur du brouillard ou des côtes raides. Fréquemment, en plaisantant, saint Josémaria sifflait dans l’oreille de l’un d’entre nous, pour encourager, si besoin était, notre dynamisme apostolique.

La dernière fois que je l’ai vu faire ce fut à l’oreille d’un de ses fils allemand, deux ou trois jours avant sa mort. Je m’en suis souvenu maintenant aussi, à la lecture de Benoît XVI, cet autre Allemand universel, dans son message aux jeunes :

« La culture actuelle, dans certaines régions du monde, surtout en Occident, tend à exclure Dieu ou à considérer la foi comme un fait privé, sans aucune pertinence pour la vie sociale. Alors que toutes valeurs qui fondent la société proviennent de l'Evangile […] on constate une sorte d'« éclipse de Dieu ».

Comme je vous l’ai rappelé tout à l’heure, saint Josémaria avait vivement perçu cette réalité : la tendance commune du matérialisme marxiste et du matérialisme hédoniste à éloigner Dieu des âmes et de la vie ordinaire des hommes. Il souffrait de voir que, devant la pression sociale des medias et de ce que l’on commençait à définir comme “politiquement correct”, beaucoup de chrétiens adaptaient leur vie personnelle à l’une des deux tendances : « se laisser porter par le courant », ou bien « s’auto-marginaliser » de la société, en se repliant confortablement sur eux-mêmes, à la défensive, dans la tour d’ivoire d’un écosystème personnel. Saint Josémaria pensait que ce dilemme était profondément faux parce qu’aucune de ces deux tendances ne correspond aux exigences de la vocation divine à la sainteté et à l’apostolat reçue avec la foi chrétienne et au Baptême. De ce fait, il s’exprimait avec des paroles profondément actuelles, comme le sont d’ailleurs tous ses enseignements : “Mes enfants, n’en doutez pas : toute sorte d’évasion des honnêtes réalités quotidiennes est pour vous, hommes et femmes du monde, quelque chose d’opposé à la volonté de Dieu. En revanche, vous devez maintenant comprendre avec une clarté nouvelle que Dieu vous appelle à le servir dans et à travers les tâches civiles, matérielles, séculières de la vie humaine : au laboratoire, au bloc opératoire, à la caserne, à l’université, à l’usine, à l’atelier, aux champs, au foyer familial et dans tout l’immense panorama du travail, Dieu nous attend chaque jour. Sachez-le bien : il y a quelque chose de saint, de divin, caché dans les situations les plus communes, qu’il revient à chacun de vous de découvrir ».

Conclusion

Très chers amis, grâce aux faits et à l’enseignement de saint Josémaria que j’ai évoqués à la fin de ce symposium, j’ai tenu encore aujourd’hui à rappeler qu’il nous encourage à considérer et à apprendre à découvrir, au plus grand nombre, la beauté et la grandeur d’avoir Dieu pour Ami, de savoir trouver chaque jour le Christ, le Verbe Incarné, mort et ressuscité, non pas en marge des réalités temporelles mais au milieu d’elles : « Vous souvenez-vous de Jean ? C’est à vous, les jeunes, que j’écris parce que vous êtes courageux et que la parole de Dieu demeure en vous et que vous avez vaincu le démon (1 Jn 2, 14). Dieu nous presse, pour la jeunesse éternelle de l’Église et de l’humanité entière. Vous pouvez faire que tout l’humain devienne divin, comme le roi Midas convertissait en or tout ce qu’il touchait ! » (Amis de Dieu, n. 221).

Je dois achever mais étant donné que vous êtes en Espagne et face aux prochaines Journées Mondiales de la Jeunesse, je ne veux pas le faire sans vous rapporter un détail sympathique que j’eus l’occasion de vivre aux côtés du pape qui canonisa saint Josémaria, près de Jean-Paul II, dans sa rencontre mémorable avec les jeunes, le 3 mai 2003, à l’aéroport de Cuatro Vientos, à Madrid. C’est un commentaire concernant la musique rock, qui reflète bien, me semble-t-il, tout ce qui se passa lors de cette fantastique réunion dialoguée du Pape avec des centaines de milliers de garçons et de filles.

Une femme, policier de l’escorte qui nous accompagna à Madrid au retour de cette rencontre, éblouie par le spectacle auquel elle venait d’assister, me dit :

- « Ce pape entraîne mieux les jeunes à sa suite que les Rolling Stones ! »

Je souris et je lui dis : « Sans blague ? Le pape ne chante ni ne joue de la guitare… »

Et elle me répondit, en pointant son doigt sur son cœur : « Non. Mais lorsqu’il parle, il fait résonner une petite musique là-dedans».

Arrivés à Rome, j’ai un peu hésité, à cause du rock, mais je me suis décidé à raconter cela au pape qui me répondit très succinctement: « Les jeunes aiment la vérité ».

C’était parfaitement clair et ce l’est toujours.

C’est à nous, chers amis, qu’il revient de ne pas les décevoir et de faire en sorte que d’autres ne les trompent pas. Soyons bien assurés que dans ce service au grand idéal apostolique nous comptons toujours avec l’intercession de saint Josémaria et celle du serviteur de Dieu, Jean-Paul II

Julián Card. Herranz Casado