Soif de bonheur, appel universel à la sainteté

Au tréfonds de la révélation chrétienne se trouve la reconnaissance que Dieu est amour, qu’il nous aime et qu’il attend notre amour (cf. 1 Jn 4). Or la sainteté n’est pas autre chose. Elle comble notre besoin d’aimer et d’être aimés.

Editoriaux
Opus Dei - Soif de bonheur, appel universel à la sainteté

Dieu a soif de notre soif

L’aspiration au bonheur pour toujours est ancrée dans le cœur de la personne humaine. Seul l’amour réalise cet ardent désir, comme en témoignent l’expérience et la littérature universelles. Au tréfonds de la révélation chrétienne se trouve la reconnaissance que Dieu est amour, qu’il nous aime et qu’il attend notre amour (cf. 1 Jn 4). Or la sainteté n’est pas autre chose. Elle comble notre besoin d’aimer et d’être aimés. Lorsqu’il proclame les Béatitudes, Jésus Christ associe le fait d’être heureux à la sainteté.

La sainteté est la présence de Dieu

« Jésus, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume » (Lc 23,42). La réponse de Jésus est immédiate, car « Dieu a soif de notre soif[1] » : « Aujourd’hui, avec moi, tu seras dans le Paradis» (Lc 23,42-43). La promesse de Jésus crucifié au bon larron est celle d’un jardin de vraie félicité, le « paradis ». Le Christ dévoile aussi que le bonheur, c’est d’être avec lui !Les disciples d’Emmaüs feront l’expérience de cette ineffable présence de Dieu : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » (Lc 24,32).

Les Écritures manifestent la présence de Dieu dans son peuple, choisi pour devenir saint. Dieu est le seul trois fois saint, selon le superlatif absolu hébreu (cf. Is 6, 3). L’homme et la femme sont à l’image de leur Créateur, appelés à le connaître et à l’aimer (cf. Gn 1,27). Aussi le peuple d’Israël se sait-il convoqué pour être saint car Dieu est saint (cf. Lv 19,2) : sa présence est sanctifiante. « J’ai soif » (Jn 19,28) : Jésus a soif d’être avec nous. Il est l’Emmanuel, ce qui veut dire « Dieu-avec-nous » (Mt 1,23) ; il est « le Saint de Dieu » (Jn 6,69).

Avec sa présence, le Christ nous offre l’exemple à suivre. Les Béatitudes dessinent son portrait. Il accomplit l’Écriture comme modèle de sainteté, à l’image de son Père : « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (Mt 5, 48). La sainteté est une participation dans le Christ à la vie divine, « en esprit et en vérité » (Jn 4,24). Elle est d’abord l’œuvre de Dieu, qui « nous a sauvés et nous a appelés par une vocation sainte, non à cause de nos œuvres, mais selon son propre dessein et selon la grâce qui nous a été donnée dans le Christ Jésus avant le commencement des siècles » (2 Tm 1, 9).

Trouver le vrai bonheur, c’est participer à la vie de Jésus Christ, le laisser agir en nous, partager ses sentiments ; plus encore, c’est participer à son être même. Saint Jean Paul II l’exprime avec des mots audacieux : « Par la grâce reçue dans le baptême, l’homme participe à la naissance éternelle du Fils par le Père puisqu’il devient fils adoptif de Dieu : fils dans le Fils[2] ». Par la participation à la nature divine, on est donc saint dès le baptême[3]. La sainteté n’est autre chose que la plénitude de la filiation divine dans le Christ par l’Esprit. « Il nous a choisis, dans le Christ, avant la fondation du monde, pour que nous soyons saints, immaculés devant lui, dans l’amour. Il nous a prédestinés à être, pour lui, des fils adoptifs par Jésus, le Christ » (Ep 1,4-5). On n’est saint que « dans l’amour », en présence de Dieu : « devant lui ».

Mais la sainteté est aussi un parcours et une fin

L’appel à la sainteté est universel dans le temps et dans l’espace. Il est pour tous, partout, donc pour chacun. Pour moi aussi, qui crois inconsciemment peut-être que la sainteté, celle qui est dure comme le granit, solide comme le roc, capable de sacrifice, c’est bien, mais pour les autres, quelques autres, pas moi… ou en tout cas, on verra plus tard. Pourtant l’amour n’attend pas : en marchant devant ses disciples Jésus était pressé de donner sa vie à Jérusalem (cf. Lc 19,28). La sainteté est ainsi un chemin. Dans sa Providence Dieu nous fixe un but élevé mais c’est à nous de dessiner notre parcours. Êtres de relation, ce n’est jamais seuls que nous écrivons le poème de notre vie : d’une certaine façon ceux qui avancent à nos côtés en sont les coauteurs, avec l’Esprit Saint, infiniment respectueux de notre liberté.

L’appel à la sainteté exige une vie morale droite : « Que le saint se sanctifie encore » (Ap 22,11). Il y a beaucoup de manières d’y répondre. La proclamation de cet appel a longtemps coexisté avec son obscurcissement ! Les religieux et les religieuses « attestent d’une manière éclatante et exceptionnelle que le monde ne peut se transfigurer et être offert à Dieu en dehors de l’esprit des Béatitudes[4] ». C’est en même temps une erreur courante que d’associer, inconsciemment peut-être, le désir d’être radicalement chrétien à une vocation religieuse ou sacerdotale. Le concile œcuménique Vatican II a pourtant proclamé la vocation des laïcs à la sainteté « dans tous les divers emplois et travaux du monde, dans les conditions ordinaires de la vie familiale et sociale dont leur existence est comme tissée. À cette place, ils sont appelés par Dieu pour travailler comme du dedans à la sanctification du monde, à la façon d’un ferment, en exerçant leurs propres charges sous la conduite de l’esprit évangélique, et pour manifester le Christ aux autres avant tout par le témoignage de leur vie, rayonnant de foi, d’espérance et de charité. C’est à eux qu’il revient, d’une manière particulière, d’éclairer et d’orienter toutes les réalités temporelles auxquelles ils sont étroitement unis[5] ».

Affirmer la valeur des choses temporelles jaillies de la création et l’ouverture du monde à la transcendance et à la présence de Dieu.

L’immense majorité des gens sont ainsi appelés à la sainteté au beau milieu du monde. Ce fut les cas des premiers chrétiens, comme en témoigne la lettre à Diognète, vers l’an 150. Une pleine sécularité affirme à la fois la valeur des choses temporelles jaillies de la création et l’ouverture du monde à la transcendance et à une présence « naturelle » de Dieu. Nous sommes invités à mettre nos talents au service du prochain et de la société : du travail bien fait au sens de l’humour, des responsabilités assumées à la créativité, en faisant fructifier nos qualités scientifiques, littéraires, relationnelles, artistiques, sportives. Aimer dans le mariage, chemin de sainteté, c’est trouver son bonheur à faire celui d’une autre personne, se sacrifier sans que cela ne pèse. Qui en revanche donne sa vie à Dieu dans le célibat chrétien aime les autres d’un cœur indivis pour le Seigneur.

Tous saints ! Josémaria Escriva s’est fait l’écho de cet appel évangélique qui devait être au cœur même du message du Concile Vatican II. « Dieu vous appelle à le servir dans et à partir des tâches civiles, matérielles, séculières de la vie humaine : c'est dans un laboratoire, dans la salle d'opération d'un hôpital, à la caserne, dans une chaire d'université, à l'usine, à l'atelier, aux champs, dans le foyer familial et au sein de l'immense panorama du travail, c'est là que Dieu nous attend chaque jour. Sachez-le bien : il y a quelque chose de saint, de divin, qui se cache dans les situations les plus ordinaires et c'est à chacun d'entre vous qu'il appartient de le découvrir[6] ». Sanctifier son travail c’est le faire avec compétence, attention, esprit de service, en faire une activité sainte, sans perfectionnisme, unie à la prière et à l’Eucharistie. Que l’on crée une start-up ou que l’on dresse une table ; que l’on prépare un concours ou que l’on planifie un voyage, tout peut être vivifié par la présence de Dieu. Apprendre à mettre un sourire dans sa voix quand on parle au téléphone, arriver ponctuellement au bureau, ne pas se laisser dévorer par son travail, ne pas médire de « mon chef » ou « ma chef », éviter un deuxième clic à l’écran, écouter l’opinion des autres en étant capable de réviser la nôtre : rien qui ne soit sous le regard amoureux de Dieu.

Notre aspiration au bonheur nous conduit à combler les désirs immédiats que nous percevons, en même temps que nous découvrons une puissance intérieure, une inspiration, qui nous rend capables de les élever à l’ordre du bon, cherchant un bon qui soit vrai ; et ceci se produit à chaque acte que nous posons. Alors nous découvrons la présence de Quelqu’un. Ainsi nous arrivons « à donner à chaque instant une vibration d’éternité[7] » : chaque heure du jour devient la « bonne heure », un bonheur qui rendra l’âme bienheureuse par la participation à la vie divine à laquelle nous conduit le Christ[8].

C’est dans les petites choses de chaque jour qu’habituellement nous rendrons le Christ présent. Le pape François vient de le rappeler dans son exhortation apostolique sur l’appel à la sainteté : « Jésus invitait ses disciples à prêter attention aux détails[9] ». Le pape évoque le vin qui manque lors d’une fête ; une brebis perdue ; les deux piécettes d’une pauvre veuve ; l’huile en réserve pour les lampes. Jésus demande à ses disciples de vérifier combien de pains ils ont, ou encore allume un feu de braise avec du poisson posé dessus tandis qu’il attend les disciples à l’aube.

L’exercice des vertus vivifiées par la charité

L’Église enseigne qu’ « il n’y a pas de sainteté sans renoncement et sans combat spirituel (cf. 2 Tm 4). Le progrès spirituel implique l’ascèse et la mortification qui conduisent graduellement à vivre dans la paix et la joie des béatitudes[10] ». Sainte Édith Stein cite volontiers Thérèse d’Avila sur le fait que « la sainteté ne dépend pas du degré de contemplation mais du degré de vertu[11] ». Faire ce qui est bon, bien le faire, en sorte que la charité vivifie notre effort au travail, le temps du jeu, le repos, le fait de vivre ensemble[12]. Le goût de l’effort et sa nécessité nous montrent que la sainteté est inséparable de la croix : accomplir la volonté de Dieu par amour. La souffrance qui ne manque dans aucune vie « respire » alors, car Dieu est avec nous, et plus encore dans les moments difficiles. La joie est là car la filiation divine comporte l’héritage de la croix : mourir à soi-même, souffrir avec Jésus pour ressusciter avec lui (cf. Rm 8,17). Aujourd’hui cela signifie préserver des moments de silence, maîtriser Internet, ne pas se laisser dévorer par les choses matérielles.

C’est vrai, le Christ a mis la barre très haut : « Aimez vos ennemis afin que vous deveniez enfants de votre Père qui est dans les cieux » (Mt 5, 44-45). Or nous critiquons parfois facilement qui sa belle-mère, qui son voisin, qui telle célébrité ou tel collègue… Il est possible d’apprendre à pardonner et de s’unir aux paroles de Jésus en croix : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font » (Lc 23,34). Car la sainteté est la plénitude de la charité, qui vient de Dieu. « Nous aimons, parce que Dieu lui-même nous a aimés le premier. Si quelqu’un dit : “J’aime Dieu”, alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. En effet, celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas. Et voici le commandement que nous tenons de lui : “celui qui aime Dieu, qu’il aime aussi son frère !” » (1 Jn 4, 19-21).

S’enthousiasmer pour la Sainte Écriture

L’Esprit Saint met en nous l’amour dont nous avons besoin pour aimer les autres et suivre Jésus. « La mesure de la sainteté est donnée par la stature que le Christ atteint en nous, par la mesure dans laquelle, avec la force de l'Esprit Saint, nous modelons toute notre vie sur la sienne[13] ». C’est ainsi que se crée l’unité de vie : la foi que l’on professe est aussi celle que l’on vit, celle dont on témoigne, celle que l’on prie et que l’on célèbre. Il y a une authenticité, une entièreté, une noblesse d’âme en même temps qu’une grande douceur et compréhension à l’égard d’autrui.

D’où l’importance d’une certaine familiarité avec la Sainte Écriture, si possible d’une lecture quotidienne. « Toute œuvre du Christ possède une valeur transcendante : elle nous fait connaître la façon d'être de Dieu, nous invite à croire à l'amour de ce Dieu, qui nous a créés et qui veut nous introduire dans son intimité[14]. » L’attraction du Christ est grande quand nous lisons les Évangiles qui « nous racontent que Jésus n’avait pas où poser la tête, mais ils nous disent également qu'il avait des amis chers et de confiance, toujours désireux de l'accueillir chez eux. Ils nous parlent également de sa compassion pour les malades, de la peine qu’il éprouvait en présence des ignorants et de ceux qui se trompent. Ils nous parlent de son indignation devant l’hypocrisie. Jésus pleure la mort de Lazare, se fâche contre les marchands qui profanent le temple, et laisse son cœur s'attendrir devant la douleur de la veuve de Naïm[15]». La contemplation devient participation à la vie du Christ : dans l’Évangile notre vie est aussi mystérieusement écrite[16]. Et cette Parole de Dieu nous conduit à la prière et aux sacrements, de manière habituelle la confession et l’Eucharistie.

La vraie félicité est cet enracinement dans l’amour filial qui appelle à se donner. C’est dans le don désintéressé d’elle-même que la personne humaine se trouve, dira le Concile Vatican II[17]. Qui se donne ne se reprend pas. La fidélité est le nom de l’amour à l’épreuve du temps. Pour saint Grégoire de Nysse « jamais celui qui monte n’arrête de désirer ce qu’il connaît déjà[18] ». Cette ascension est inséparable de notre témoignage. Marie Madeleine, apôtre d’apôtres, a rencontré le Christ ressuscité et aussitôt elle a été envoyée par lui pour en témoigner ; le même élan a conduit les disciples d’Emmaüs à raconter ce qu’ils viennent de vivre, « parce qu’autant de joie ne tient pas dans un seul cœur[19] ». Jamais je n’oublierai comment saint Josémaria nous parlait un jour, à Rome, de la résurrection de Lazare. Le Seigneur aurait pu faire tomber les bandelettes qui emprisonnaient encore son ami ressuscité. Mais il a préféré demander à ceux qui étaient là de s’en charger. Jésus a besoin de nous. Le Tout-Puissant accourt vers nous pour accomplir de grands miracles. La proximité de Dieu, la sainteté, conduisent au service des autres, et déjà commence le bonheur sans fin.

Guillaume Derville

Juin 2018


[1] Saint Grégoire de Nazianze : Discours 40 « Sur le baptême », in Sources chrétiennes (Paris 1990) 358.

[2] Saint Jean Paul II, Homélie, Nursie (Italie), 23 mars 1980, 2.

[3] Cf. Concile Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, 40.

[4] Concile Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, 31.

[5] Concile Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, 31.

[6] Saint Josémaria Escriva, Aimer le monde passionnément, Homélie prononcée sur le campus de l'université de Navarre le 8 octobre 1967, in Entretiens avec Mgr Escriva, Le Laurier, Paris 2014, 114.

[7] Saint Josémaria Escriva, Amis de Dieu, 239.

[8] Cf. Saint Thomas d’Aquin, Somme de Théologie, IIIa, q. 59 a.2 sol.2.

[9] François, Exhortation apostolique Gaudete et exsultate, 19 mars 2018, 144.

[10]Catéchisme de l’Église Catholique, 2015.

[11] Sainte Thérèse Bénédicte de la Croix (Édith Stein), L’art d’éduquer, chap. 2, ad solem, p. 82, citant sainte Thérèse d’Avila, Chemin de perfection, 17, 2.

[12] Il ne manque d’ailleurs pas de médecins pour constater que la rectitude morale rend les gens heureux et qu’une bonne action procure du plaisir à celui qui l’accomplit librement. Cf. par ex. : Richard David Precht, in Le Figaro, 26 janvier 2012 ; Fernando Sarrais, Apprendre à se reposer, Le Laurier, Paris 2018, 85.

[13] Benoît XVI, Audience, 13 avril 2011.

[14] Saint Josémaria, Quand le Christ passe, 109.

[15]Ibidem, 108.

[16] Saint Josémaria, Forge, 754.

[17] Cf. Concile œcuménique Vatican II, Const. past. Gaudium et spes, 24.

[18] Saint Grégoire de Nysse, Homélie sur le Cantique des cantiques, 8 : PG 44, 941C.

[19] Saint Josémaria, Amis de Dieu, 314.