Laisser Dieu agir

Voici l’article que Benoît XVI, alors Card.Ratzinger publia pour la canonisation de saint Josémaria. « J’ai toujours été surpris par le sens que Josémaria Escriva donnait au nom Opus Dei, une interprétation que nous pourrions dire biographique...»

Bibliographie et essais

Joseph Cardinal Ratzinger

J’ai toujours été frappé par l’interprétation que Josémaria Escriva donnait du nom Opus Dei, une interprétation que nous pourrions qualifier de biographique et qui nous permet de saisir le fondateur dans sa physionomie spirituelle. Escriva savait qu’il devait fonder quelque chose, mais il était aussi très conscient que ce quelque chose n’était pas son œuvre, qu’il n’avait rien inventé, que le Seigneur s’était simplement servi de lui. Ce n’était donc pas son œuvre, mais l’Opus Dei [« œuvre de Dieu », en latin]. Il n’était qu’un instrument avec lequel Dieu aurait agi.

En considérant ce fait, me sont venues à l’esprit les paroles du Seigneur rapportées dans l’Évangile de saint Jean (5, 17) : « Mon Père est toujours à l’œuvre. » Ce sont des paroles dites par Jésus au cours d’une discussion avec quelques spécialistes de religion qui ne voulaient pas reconnaître que Dieu peut agir même le jour du sabbat. C’est un débat qui n’est pas encore clos aujourd’hui, d’une certaine façon, parmi les hommes, même chrétiens, de notre temps. Il y en a qui pensent qu’après la création, Dieu s’est « retiré », et qu’il ne porte plus désormais aucun intérêt à nos affaires de tous les jours. Suivant cette façon de penser, Dieu ne pourrait plus entrer dans la trame de notre vie quotidienne. Mais les paroles de Jésus viennent démentir cela. Un homme ouvert à la présence de Dieu s’aperçoit que Dieu agit toujours, et qu’il agit même aujourd’hui : nous devons donc le laisser entrer et le laisser agir. Et c’est ainsi que naissent les choses qui donnent un avenir et renouvellent l’humanité.

Tout cela nous aide à comprendre pourquoi Josémaria Escriva ne prétendait pas être « fondateur » de quoi que ce soit, mais qu’il se voyait seulement comme quelqu’un qui veut accomplir la volonté de Dieu, seconder l’action, l’œuvre – précisément – de Dieu. C’est en ce sens que le théocentrisme d’Escriva de Balaguer, cohérent avec les paroles de Jésus, revient à dire que Dieu ne s’est pas retiré du monde, qu’il agit maintenant et que nous devons seulement nous mettre à sa disposition, être disponibles, capables de réagir à son appel. C’est à mon avis un message de très grande importance. C’est un message qui conduit à surmonter ce qui peut être considéré comme la grande tentation de notre temps : la prétention qu’après le big bang Dieu s’est retiré de l’histoire. L’action de Dieu ne s’est pas « arrêtée » au moment du big bang, mais elle continue au cours du temps aussi bien dans le monde de la nature que dans celui des hommes.

Le fondateur de l’Œuvre disait donc : ce n’est pas moi qui ai inventé quoi que ce soit ; c’est un Autre qui agit et je ne suis qu’un instrument prêt à servir. Ainsi, ce nom, et toute la réalité que nous appelons « Opus Dei », est-il profondément lié à la vie intérieure du fondateur, lequel, tout en restant très discret sur cet aspect, nous fait comprendre qu’il était en dialogue permanent, en contact réel avec Celui qui nous a créés et agit à travers nous et avec nous. Le livre de l’Exode dit de Moïse (33, 11) que Dieu lui parlait « face à face, comme un ami parle avec son ami ». Il me semble que, même si le voile de la discrétion nous cache beaucoup de détails, nous pouvons malgré tout déduire de ces petits aperçus qu’on peut parfaitement appliquer à Josémaria Escriva ce « parler comme un ami parle avec son ami » qui ouvre les portes du monde afin que Dieu puisse se rendre présent, agir et tout transformer.

C’est dans cette lumière que l’on comprend encore mieux ce que

signifie la sainteté et la vocation universelle à la sainteté.

Lorsqu’on connaît un peu l’histoire des saints, et qu’on sait que dans les procès de canonisation est cherchée la vertu « héroïque », nous formons presque inévitablement une conception erronée de la sainteté : « Ça n’est pas pour moi », sommes-nous tentés de penser, « parce que je ne me sens pas capable de vivre des vertus héroïques : c’est un idéal trop élevé pour moi. » La sainteté devient alors une chose réservée à quelques « grands », dont nous voyons les images sur les autels, et qui sont entièrement différents de nous autres, pêcheurs ordinaires. Mais c’est là une conception erronée de la sainteté, une perception fausse qui a été corrigée – et cela me semble le point central – précisément par Josémaria Escriva.

La vertu héroïque ne veut pas dire que le saint pratique une sorte d’« athlétisme » de la sainteté, quelque chose que les personnes normales ne réussissent pas à faire. Cela veut dire, au contraire, que dans la vie d’un homme se révèle la présence de Dieu ; elle se révèle dans ce que l’homme ne pouvait faire par lui-même et pour lui-même. Peut être ne s’agit-il au fond que d’un problème de terminologie, d’une mauvaise interprétation de l’adjectif « héroïque ». Vertu héroïque ne signifie pas à proprement parler que quelqu’un a fait par lui-même de grandes choses, mais que dans sa vie apparaissent des actes qu’il n’a pas accomplis lui-même, mais qui se sont réalisés parce qu’il a été transparent et disponible à l’œuvre de Dieu. Autrement dit, être saint ça n’est rien d’autre que parler avec Dieu comme un ami parle à son ami. C’est cela la sainteté.

Être saint n’implique pas d’être supérieur aux autres ; même le saint peut être très faible, avoir commis plein d’erreurs dans sa vie. La sainteté c’est ce contact profond avec Dieu, c’est devenir ami de Dieu : c’est laisser agir l’Autre, le Seul qui peut réellement rendre le monde bon et heureux. Et par conséquent, si Josémaria Escriva parle de l’appel pour tous à devenir saints, il me semble qu’au fond il se tient à sa propre expérience personnelle de ne pas avoir fait de lui-même des choses incroyables, mais d’avoir laissé Dieu agir. Et c’est pour cela qu’est né un renouveau, une force de bien dans le monde, même si toutes les faiblesses humaines resteront toujours présentes. Nous sommes tous réellement capables, et tous appelés, à cette amitié avec Dieu, à ne pas lâcher les mains de Dieu, à ne pas cesser d’aller et de revenir au Seigneur, en parlant avec lui comme nous parlons avec un ami, bien conscients que le Seigneur est réellement le vrai ami de tous, même de ceux qui ne peuvent par eux-mêmes faire de grandes choses.

Tout cela m’a fait mieux comprendre la physionomie de l’Opus Dei, ce lien surprenant entre une fidélité absolue à la tradition de l’Église, à sa foi, avec une simplicité désarmante, et l’ouverture inconditionnelle à tous les défis de ce monde, que ce soit dans le milieu académique, ou dans le monde du travail, ou dans le domaine de l’économie, etc. Celui qui possède ce lien avec Dieu, qui a avec lui ce dialogue ininterrompu, peut oser répondre à ces défis, et n’a plus jamais peur : parce que celui qui se trouve entre les mains de Dieu tombe toujours entre les mains de Dieu. C’est ainsi que disparaît la peur et que naît, en revanche, le courage de répondre au monde d’aujourd’hui.

Joseph Cardinal Ratzinger, texte publié dans l’Osservatore Romano le 6 Octobre 2002,

jour de la canonisation de saint Josémaria Escriva.