La Vierge brune de Guadalupe

Mes enfants, ce mois-ci (.) Je ne fais que des pèlerinages, pieds nus: à Torreciudad, pour y honorer Notre Dame, puis à Fatima, encore pieds nus, pour honorer Notre Dame d'un esprit pénitent. Je suis arrivé aujourd'hui à Mexico pour cette neuvaine à Notre Mère (.). Je pense pouvoir dire que je l'aime autant que les Mexicains.

« Mes enfants, ce mois-ci (.) Je ne fais que des pèlerinages, pieds nus: à Torreciudad, pour y honorer Notre Dame, puis à Fatima, encore pieds nus, pour honorer Notre Dame d'un esprit pénitent. Je suis arrivé aujourd'hui à Mexico pour cette neuvaine à Notre Mère (.). Je pense pouvoir dire que je l'aime autant que les Mexicains. »

C'est ainsi que le fondateur de l'Opus Dei explique pourquoi il a fait ce premier voyage en Amérique, en 1970. Le 15 Mai, vers 3h du matin, atterrit l'avion qui l'a conduitse à la capitale aztèque

- « J'ai mis vingt-et-un ans à me rendre sur cette terre. »

Le Père fait allusion à l'année 1949 où ses enfants sont installés sur le continent américain. Maintenant, Dieu lui permet de voir combien Il a bénit son Opus Dei.

Le Père, don Álvaro del Portillo et don Xavier Etchevarria

descendent de l'avion. Ils sont reçus par un groupe d'hommes émus qui vivent depuis longtemps sur cette terre.

Guadalupe n'est pas seulement un sanctuaire que visitent presque trente millions de personnes par an : c'est la foi de tout un peuple rassemblé autour de leur Vierge brune. Le 12 décembre l'on célèbre une de ses apparitions, c'est un jour férié, une fête nationale. La veille, des personnes de toute la République et les Mexicains à l'étranger passent la nuit aux portes de la basilique pour être les premiers à lui rendre visite.

Cette dévotion est née en 1531. Le samedi 9 décembre, aux petites heures du matin, un petit indien, pauvre et de condition modeste, récemment converti, gravit, à pied, le tertre du Tepeyac. Jean Diego se rend ainsi à la première messe du matin à la mission. Soudain, il entend un chant très doux. Une volée d'oiseaux, se dit-il. Il lève les yeux vers le sommet de la colline et voit un nuage blanc et lumineux, en plein arc-en-ciel. Une joie indicible met des ailes à ses pieds et il se sent attiré vers ce sommet. Il grimpe et trouve une Dame Très Belle qui éclaire, de sa présence, les figuiers de barbarie, les buissons et les rochers. Elle s'adresse à lui en sa langue nahuatl :

-« Mon tout petit, mon bien-aimé, je suis Marie toujours Vierge, la Mère du vrai Dieu et je désire qu'on dresse ici un temple en mon honneur et là, et moi, qui suis ta Mère bienveillante et celle de tes semblables, j'y déverserai ma clémence aimante et ferai preuve de miséricorde envers les indigènes et envers ceux qui m'aiment et me cherchent, envers tous ceux qui solliciteront mes secours, ceux qui m'invoqueront dans tous leurs travaux et leurs peines. Je serai attentive à leurs larmes et à leurs prières pour les consoler et les soulager. Va dire à l'évêque que c'est moi qui t'envoie pour qu'il me construise un temple. »

Jean Diego court vers le Palais de frère Juan de Zumarraga, premier évêque de Mexico. Mais il n'est pas bien reçu et rebrousse chemin, tout penaud, pour tout raconter à la Dame. Elle l'encourage à recommencer. Il doit insister. Et l'évêque lui demande un signe. Il faut qu'il lui prouve que ce qu'il a vu est surnaturel. La Sainte Vierge lui demande de revenir le lendemain. Elle lui donnera ce signe.

Mais le 12 décembre, aux aurores, Jean Diego, très affecté, doit prendre une autre route pour aller chercher un prêtre. Jean Bernardino, son oncle, se meurt. Il évite de franchir le sommet du tertre pour ne pas avoir à s'y arrêter, le mourant a des heures comptées. Et c'est la Sainte Vierge qui vient à sa rencontre, sur le flanc de la colline :

« Mon tout-petit, que rien ne t'angoisse. Ne suis-je pas ici, moi qui suis ta Mère ? N'es-tu pas sous ma protection ? Ne suis-je pas la vie et la santé ? N'es-tu pas dans mon giron et mon seul souci ? As-tu besoin d'autre chose ? N'aie pas peur, ton oncle est guéri. »

La Sainte Vierge lui demande qu'avant d'aller voir l'évêque, il aille au sommet et cueille les roses qu'il va y trouver.

Il n'y a jamais de roses en décembre à cet endroit. Mais ce jour-là, Jean Diego trouve une roseraie et remplit de roses une petite couverture indienne qu'il porte en guise de cape. Il arrive vite chez l'évêque qui est tout étonné : il s'était dit qu'il ne le reverrait jamais. Et lorsqu'il étale son écharpe, les roses tombent par terre et l'image de la Vierge de Guadalupe apparaît sur ce châle, telle qu'elle est actuellement vénérée à Mexico. Sur ce morceau de tissu de chanvre les couleurs et les formes d'une très belle femme aux cheveux noirs, au front serein et au teint basané sont éblouissantes. Une tunique rose et gansée d'or la recouvre de la tête aux pieds. Le manteau est vert marine. Elle porte une couronne royale et penche sa tête à droite, en baissant les yeux. Tout le soleil du Mexique émerge derrière Elle, comme s'il voulait l'étayer : cent vingt-neuf rayons. Un ange, aux ailes déployées, porte gaiement le poids léger et éthéré de cette figure.

Des peintres prestigieux convoqués par le vice-roi Marqués de Mancera et par l'évêque Zumarraga, vont se pencher sur cette peinture. Il y a entre autres, Juan Salguero, Thomas Conrado, Lopez de Avalos, Alonso de Zarate. Ils sont unanimes : la texture et la qualité de ce tableau sont inexplicables. L'envers du tissu est rugueux et la trame grossière. L'endroit est comme de la soie. Les couleurs et la technique n'ont pas bougé depuis et au XXème siècle on procède à une étude scientifique; cependant, le mystère demeure et résiste à la lumière des connaissances techniques et scientifique très pointues. Le savant Richard Kühn, Prix Nobel de Chimie, assure que la polychromie de la Vierge de Guadalupe ne vient pas de colorants minéraux, animaux ou végétaux.

Les docteurs Callaban et Brant, scientifiques de la NASA, se servent d'une haute technologie, pour faire une analyse très méticuleuse. Grâce aux rayons infrarouges, ils ont vérifié que la peinture ne repose sur aucune esquisse préalable. Elle n'est pas faite au pinceau. Cette image est faite d'un seul trait direct. Pour finir, le docteur Aste Tonsmann découvre, grâce à une technique de digitalisation d'images photographiques, la présence de figures humaines de taille infinitésimale, sur l'iris de la Vierge. Des personnages dont le groupe peut être comparé à celui qu'Antonio Valenciano décrit en nahualt dans le Nican Mopohua du XVI ème siècle lorsqu'il raconte la scène à laquelle il a assisté.

En arrivant à Mexico, le Père avait assuré :

« Lorsque je me rendrai à la Villa, vous devrez m'y retirer avec une grue. »

Il répète cela au Cardinal Archevêque Miranda lorsqu'il va lui rendre visite. Et le cardinal qui l'a invité à plusieurs reprises à faire la traversée de l'atlantique pour venir voir la Sainte Vierge de Guadalupe lui dit en souriant :

- « Et ce n'est pas moi qui va appeler la fourrière. »

Il est enchanté d'avoir accueilli le fondateur de l'Ouvre et lorsqu'il le reçoit, il le serre très fort : « Nous y sommes parvenus, enfin, nous y sommes arrivés ! »

Samedi 16 mai, le Père commence ses visites à la Sainte Vierge brune. Elles s'étaleront durant neuf jours. Don Alvaro del Portillo, don Xavier Echevarria et trois autres sont à ses côtés. Ce petit groupe avance discrètement vers la basilique. A dix-huit heures tapantes, le père franchit le parvis, d'un pas pressé, avec la jeunesse et l'allant de celui qui a, depuis toujours, un rendez-vous plaisant et très important. Il arrive au chour et s'y agenouille. Il y demeure longtemps, il prie et son regard est rivé sur la Sainte Vierge.

Une pendule retentit de ses sons métalliques. Don Alvaro s'approche du fondateur : « Père ça fait deux heures que nous sommes ici et nous sommes entourés de personnes de l'Opus Dei. »

Pendant qu'il était en prière, ses filles et ses fils mexicains sont arrivés petit à petit. La basilique est peuplée de visages connus qui demandent, un pour tous et tous pour un, pour ce que le Père est en train de confier à la Sainte Vierge.

Les jours suivants, il s'installera dans une tribune surélevée, placée sur le chour, à droite de l'image. De là, il peut la voir en tête-à-tête. Il passe plusieurs heures avec la Dame. Durant les quarante jours qu'il est resté à Mexico, le Père a reçu plus de vingt mille personnes de toute l'Amérique. Lors d'une réunion, quelqu'un veut savoir ce que l'on peut dire à ceux qui oublient la Sainte Vierge.

-« Te souviens-tu de la tendresse de notre Seigneur lorsqu'il dit : est-il possible qu'une mère oublie ses enfants ? Cela pourrait arriver mais moi je n'oublierais jamais l'amour que j'ai pour vous. Ceci étant, les enfants ne devraient jamais oublier leur Mère. »

Les indiens ont un tempérament réserve et silencieux. Ils peuvent suivre une conversation très attentivement mais ils gardent leur silence. Près du Père ce comportement change : les Mexicains, paysans de la vallée d'Amilpas, s'entretiennent avec lui, épanchent leur cour et déversent leur affection.

Et parce qu'il les connaît profondément et qu'il comprend le langage de leur cour, il prend en charge leurs problèmes humains et sociaux, la grande précarité de ces gens de la campagne. Il dresse le projet d'un habitat digne pour les habitants de la zone attenante à Montefalco. Il s'intéresse à la formation que reçoivent les autochtones dans la grande école agricole qui a demandé des efforts gigantesques. Il se met en quatre pour les familles des indigènes qui fréquentent les écoles de l'Opus Dei dans cette zone du Mexique.

« Notre souci est que vous progressiez, que vous vous en sortiez, de sorte que vous ne soyez plus angoissés financièrement parlant. Nous allons aussi faire en sorte que vos enfants aient accès à la culture : entre tous, nous y arriverons et ceux qui auront les moyens intellectuels et le désir de faire des études pourront atteindre un bon niveau (.) Et comment y parviendrons-nous ? Serait-ce une faveur que nous vous accorderions ? Pas du tout ! Absolument pas ! puisque je viens de vous dire que nous sommes tous égaux. »

Le 16 juin il est à Jaltepec, à 50 kilomètres de Guadalajara, dans l'état de Jalisco, avec des prêtres de l'Opus Dei qui travaillent au Mexique et avec beaucoup d'autres qui fréquentent les moyens de formation de l'Ouvre. Ils viennent de loin dans la joie d'avoir un entretien aimable, prolongé et filial avec le fondateur de l'Ouvre.

« Je suis ravi au Mexique et ce, entre autres, parce que j'y ai trouvé un anti-cléricalisme sain, comme celui dont je parle d'habitude. Il est bien vrai qu'il est issu d'une grande persécution de l'Eglise, mais Dieu merci, c'est du passé : je suis sûr que vous êtes en mesure de conserver le statut quo dont vous jouissez.

Je n'ai pas voulu venir au Mexique à l'insu des autorités (.), et je n'ai reçu que des marques de respect de la part de vos gouvernants. »

Il s'entretient alors avec ces prêtres et aborde tous les sujets qui doivent occuper le cour des ministres du Christ : la cure des âmes, leur dévouement total à la tâche, leur don sans conditions et leur service constant.

« Tout notre cour est au Christ et, à travers le Christ, il est à toutes les créatures, sans particularités. »

Il leur parle d'humilité : cette vertu qui grandit l'être humain en dépit de ses erreurs ; de la vocation immense par laquelle Dieu les a appelés de toute éternité. De l'entraide mutuelle. De la fraternité qui distingue les enfants de Dieu de façon inéquivoque.

« Vous n'êtes pas seuls. Nul ne saurait se trouver tout seul. Et encore moins si nous allons tous trouver Jésus par Marie, puisqu'elle est une Mère qui ne nous laisse jamais tomber. »

Le temps s'écoule au fil de questions et de réponses rapides, dans la bonne humeur du Père et la joie spontanée que provoque sa présence. Le soleil de midi tape fort et une brume blanche plane sur les eaux de la lagune de Chapala, toute proche.

Le 22 juin, à la veille de son retour à Rome, le Père est avec un groupe de ses enfants. Quelqu'un joue un morceau à la guitare :

- Père, voici une vieille chanson populaire. On dit qu'elle est trop mielleuse mais moi je l'aime bien. Elle est un peu lente au début.

C'est pour toi que je chante, ma mie, la plus belle de mes chansons, car je t'aime plus que tout, tu es la reine de mon cour.(Cliquez ici pour écouter "Maria Elena" mp3).

Soudain, le Père se lève et dit :

« Pourquoi n'allons-nous pas à la Villa pour chanter cela à la Sainte Vierge dans une sérénade ? »

Tous sont unanimement d'accord.: On se retrouve à 20 heures à la Basilique de Guadalupe.

Une demie heure avant le temple s'est petit à petit vidé, mais aujourd'hui ce n'est pas une pénombre solitaire qui l'inonde, mais une foule de gens enthousiastes. Les chanteurs mariachis arrivent avec leurs guitares et se mettent en bonne place. La Villa est bondée. Le Père arrive et les portiers ferment les portes. Comme le jour de son arrivée, le fondateur s'agenouille devant la Vierge des Amériques. Puis il entonne le Salve Regina que ses enfants chantent ensemble d'une seule voix, rassemblés pour cet au revoir imprévu. Il est au chour, entouré de prêtres. Des jeunes, et des moins jeunes, aux cheveux blancs, qui se sont dépensés à la tâche. Un seul sentiment les rassemble. Les guitares brisent le silence :

Mon cour est tout à toi, ô feu de mes amours

Puis ils chantent « La Morenita » (Cliquez ici pour écouter "La Morenita" mp3) et puis une autre chanson. L'émotion les envahit. L'âme du Mexique est fort bien représentée : près du Père se trouvent tous ceux qui parcourent ce chemin de fidélité au Christ qu'est l'Opus Dei.

Au début de la troisième chanson, le Père se lève, quitte la basilique tandis qu' à l'intérieur on chante toujours pour la Vierge : « Merci parce que je t'ai rencontrée. »(Cliquez ici pour écouter "Gracias" mp3). Puis, le silence. Les gens quittent la nef et les lumières s'éteignent. Les voitures rejoignent la ville, sous une pluie fine, presque imperceptible. On dirait que le ciel mexicain a aussi succombé à l'émotion touchante de cet adieu.

(Télécharger les paroles de 3 chansons en format pdf)

Le lendemain, monseigneur Escriva reprend l'avion pour Rome. Là-bas, à Montefalco, près des vieux murs de l'église, il y a des arbres qu'il a plantés avant de partir. Plus tard, lorsque le temps les aura vu pousser, leur ombre apaisera les passants.

Près de Jaltepec, le tableau qui représente la Sainte Vierge de Guadalupe qui tend une fleur à l'indien Jean Diego garde ce vou du fondateur :

-« J'aimerais mourir ainsi : en regardant la Très Sainte Vierge qui me tendrait une fleur. »

Et après un silence, il ajoute :

« En effet, j'aimerais mourir devant ce tableau où la Sainte Vierge me donne une rose. »

Du livre Tiempo de caminar, Ana Sastre, pages 519-525