Le cyprès, l’arbre au parfum d’éternité

Les qualités naturelles du cyprès en font un symbole de vie et d'éternité heureuse. Voici une perspective différente de celle héritée de l’Antiquité au sujet de l’immortalité : non plus pessimiste et résignée mais chargée d’un message d’espérance.

Les arbres de la Bible

Depuis des temps immémoriaux, les cyprès colonisent le bassin méditerranéen et les régions méridionales de l’hémisphère nord. L’espèce la plus commune ‒ au feuillage écaillé et toujours vert ‒ comporte deux variétés à l’architecture différente : l’une au port en colonne, atteignant parfois vingt mètres de hauteur, avec ses branches verticales appliquées les unes sur les autre [1]; et l’autre horizontale, de plus petite taille, aux branches étalées en forme de pyramide.

Dans notre mémoire collective, le cyprès est l’arbre des cimetières…

Cette aura funèbre semble être venue de l’Orient et remonter à des temps anciens : dans la Chypre phénicienne, il était lié à une déesse chthonienne, une puissance du monde souterrain ; les Grecs le consacraient à Hadès, le dieu des Enfers, les Romains à Pluton et à son épouse Proserpine. Le naturaliste Pline d’Ancien disait que même son odeur et son ombre étaient dangereuses. Ce symbolisme du deuil est passé dans notre culture : ne dit-on pas familièrement que « dormir sous un cyprès », c’est être mort ?

Les peintres ne représentent-t-ils pas souvent ces sombres silhouettes qui veillent sur les cimetières et ponctuent de leur virgule fuselée le paysage de nos contrées?


… pour la Bible, il est symbole de vie et d’éternité heureuse

conifère vigoureux au feuillage toujours vert, peu gourmand en eau, supportant froid et chaleur, exceptionnel pour sa longévité comme pour sa fécondité, au bois quasi imputrescible

Dieu le manifeste ainsi à son prophète : Je suis, moi, comme un cyprès toujours vert. C’est de moi que procède ton fruit [2]. Dans la Sainte Écriture, seul, l’Ancien Testament mentionne le cyprès ‒ 23 fois ‒ et jamais, il ne fait allusion au caractère funèbre que l’Occident tend à lui prêter. En revanche, il projette ses qualités naturelles dans la vie éternelle : c’est en effet un conifère vigoureux au feuillage toujours vert, peu gourmand en eau, supportant froid et chaleur, exceptionnel pour sa longévité comme pour sa fécondité, au bois quasi imputrescible… N’est-ce pas « l’arbre de la résurrection » ? N’exhale-t-il pas d’ailleurs un « parfum d’éternité », une odeur de santal et d’encens ?… C’est là une perspective différente de celle héritée de l’Antiquité au sujet de l’immortalité : non plus pessimiste et résignée mais chargée d’un message d’espérance

Un matériau de choix en ébénisterie et lutherie

Beau ‒ d’un brun veiné de cernes violacées ‒, résistant, odorant, incorruptible, le bois de cyprès faisait partie des bois nobles ‒ comme le cèdre, l’acacia, l’algumin ‒. Aussi fut-il utilisé dans la construction du Temple de Salomon, pour les parquets et les portes [3].

il offre ainsi une bonne transmission des vibrations et une excellente résonance

Par ailleurs, en raison de sa lente croissance, son grain est serré et dense : c’est un bois dur et compact qui présente un rapport avantageux entre forte rigidité et faible masse ; il offre ainsi une bonne transmission des vibrations et une excellente résonance. De nos jour, il est surtout utilisé dans la confection des guitares ; à l’époque en Israël, il était d’un usage courant dans le domaine musical : David et toute la maison d’Israël dansaient devant Yahweh, au son de toutes sortes d’instruments de bois de cyprès, de harpes, de luths, de tambourins, de sistres et de cymbales [4].

L’arbre du souvenir auprès de l’Éternel

Certains d’entre eux, tels des pinceaux effilés, ont leur cime tournée vers le ciel et semblent dire à Dieu le Père : « ne m’oublie pas »[5] ! C’est pourquoi ils jalonnent ces lieux de mémoire que sont les cimetières. De leurs racines, ils font monter les suppliques présentées jadis en faveur des défunts couchés désormais sous la terre[6]; ils les unissent à l’invocation intemporelle du psalmiste : Que ma prière devant toi s'élève comme un encens; mes mains, comme l'offrande du soir [7] ! À l’instar de la Bible, l’intuition des poètes porte le même sens dont elle détecte l’ampleur dans le creuset du réel :« Ils sont si près, sis dans le pré, les six cyprès.

Qu’ils soient plutôt sis, sis répartis, sis en six prés »[8]!

Bertand Cauvin, expert forestier Abbé Patrick Pégourier


[1] « Au bord de la falaise, un cyprès de Florence découpe sur la nue sa flamme torsadée. Sa haute torche noire hiératique est tracée comme un trait vertical sur le ciel de Provence » (Vette de Fonclare).

[2] Os 14, 9.

[3] Cf. 1 R 5, 22 et 6, 15. 34.

[4] 2 S 6, 5 (traduction Crampon) : entrée de l’Arche d’Alliance à Jérusalem.

[5] « Le Père, c’est le toit béni, l’abri prospère, une lumière d’astre à travers les cyprès. C’est Dieu qu’on sent tout près » Victor Hugo, La légende des siècles, la Paternité.

[6] L’étymologie hébraïque du cyprès ‒ berosh ‒ rejoint son interprétation symbolique : elle pourrait se traduire par « par la tête » ; et cela convient bien à cet arbre caractérisé par sa pointe visible de loin et qui, comme tous les conifères, croît par son sommet.

[7] Ps 140, 2.

[8] Cf. Pierre Coran, Inimaginaire : dans ce poème, n’est-ce pas l’inimaginable fertilité des cyprès qui est célébrée (606) ?