Sommaire :
- Témoignages historiques sur saint Josémaria
- Doctrine sociale et esprit de l'Opus Dei
- Mettre la personne humaine au centre ; l'entreprise comme communauté de personnes
- Enrique Shaw : un entrepreneur élevé sur les autels
Témoignages historiques sur saint Josémaria
Pour expliquer quelle vision avait Saint Josémaria d’une école de management et de commerce, il faut faire appel à des témoignages historiques. Comme par exemple celui de Francisco Ponz Piedrafita qui deviendra par la suite recteur de l’Université de Navarre. Don Francisco raconte que « au cours des années 1940, lors d’un de ses voyages à Barcelone où je me trouvais à l’époque, Josémaria Escriva de Balaguer a fait un jour une remarque sur l’intérêt apostolique d’améliorer la formation et la vie chrétienne de tant de personnes qui, en Catalogne, s’occupaient à diriger des entreprises de tous types, résultant d’initiatives privées, familiales ou sociales. Il faisait remarquer l’impact spirituel et social de ceux qui portent la responsabilité de la promotion, du management du développement d’entreprises, s’ils sont des chrétiens exemplaires et s’ils agissent en tout conformément à la foi, avec compétence professionnelle et chrétienne, en accord avec les enseignements et les principes moraux de l’Eglise, avec un esprit de service envers leurs salariés et travailleurs, et envers la société en général, sans se laisser entraîner par des ambitions purement humaines, dans le seul but d’un enrichissement matériel ».[1]
Il est intéressant de constater que depuis les débuts, saint Josémaria se rendait compte de l’importance de former les entrepreneurs, hommes et femmes, pour qu’ils soient des professionnels bien préparés et des chrétiens cohérents, et que cela signifierait un grand bien pour le reste de la société.
Le fondateur de l’Opus Dei était un « homme de désirs » qui mettait tout en œuvre pour que ses rêves deviennent réalité. Au bout de quelques années, il a pensé que le moment était venu de lancer des initiatives de ce type dans le secteur du management. Voici ce que raconte le professeur Antonio Valero, un des pionniers de l’IESE[2] : « En été 1956 ou 1957, le Vicariat régional [sic] de l’Opus Dei en Espagne m’a demandé de manière très informelle si je souhaitais accepter la mission de réfléchir à quelque chose d’apostolique et d’éducatif dans le secteur de l’entreprise, des entreprises. La demande m’a été faite comme ça, brève et concise, et j’ai répondu par l’affirmative, de manière tout aussi brève ».[3] Malgré cette concision dans les orientations données, l’essentiel était dit : une école de commerce promue par des personnes de l’Opus Dei devait avoir une dimension éducative, celle de la formation technique et professionnelle et, inévitablement, une dimension apostolique.
À l’occasion du 50e anniversaire de l’IESE, Javier Echevarría, prélat de l’Opus Dei et grand chancelier de l’Université de Navarre à l’époque, affirmait qu’en encourageant la création de l’IESE, saint Josémaria envisageait d’avance l’essor que devait connaître, avec le temps, une institution d’un haut niveau professionnel, dédiée à la formation et au perfectionnement des chefs d’entreprise et des cadres, dont la mission fondamentale inclurait un souci évident de service et la volonté de donner au travail une orientation pleinement chrétienne et, par conséquent, véritablement humaine.[4]
Au bout de quelques années d’existence, en novembre 1972, saint Josémaria s’est rendu à l’IESE. Aujourd’hui encore, on peut voir le film de sa rencontre avec tout un groupe de personnes liées à l’école de commerce. À cette occasion, se mettant en porte-à-faux avec une certaine mentalité peu laïque qui considérait que les activités économiques et commerciales étaient incompatibles avec une vie authentiquement chrétienne (peut-être en raison d’une tendance à présenter la vie religieuse comme modèle de sainteté), il voulut lire quelques passages de l’Évangile où le Seigneur valorise ce type d’activités. Cela vaut la peine de le citer entièrement :
« Dans saint Luc au chapitre 19, il est question d’une personne puissante qui devait partir en voyage. Il répartit son argent entre ses serviteurs pour qu’ils l’administrent. A l’un il donne une part, à l’autre une autre, etc. Quand il revient et se rend compte que l’un d’entre eux n’a pas fait fructifier le capital, il lui dit : « pourquoi n’as-tu pas mis mon argent à la banque ? À mon arrivée je l’aurais repris avec les intérêts ». Il s’agit bien de commerce ici, non ? Un commerce modeste ; un commerce auquel vous, vous n’avez pas envie de vous adonner. Mais au bout du compte, un commerce tout de même. Et le Seigneur le félicite. Je ne peux donc faire autrement que de vous féliciter aussi.
Saint Mathieu nous donne une autre parabole : celle de la pêche au chalut. Ici tout se passe comme d’habitude, le filet récupère de bons et de mauvais poissons. Il faut faire preuve de patience. Ils tirent le filet sur la rive : ils prennent les bons poissons et les mettent dans des paniers. Et les mauvais… on les jette ! C’est du business, mais pas comme l’on attendait.
Parfois dans nos entreprises, il peut y avoir beaucoup de difficultés. Dans l’Évangile de saint Mathieu, il nous rappelle que le semeur sème du bon grain… L’ennemi survient, l’adversaire, et il sème de l’ivraie. Que faire ? Prendre patience : nous le laissons tel quel, nous n’y touchons pas ; tout se fera en son temps. Puis, vient le moment opportun, tout est moissonné… et on fait des affaires. La difficulté a été surmontée.
Demain, pendant la Sainte Messe, […] je demanderai au Seigneur qu’il vous bénisse ; qu’il vous donne la sérénité du propriétaire du champ quand on lui a semé de l’ivraie […], pour que le Seigneur vous inspire la décision d’acheter le champ où est caché le trésor ; pour qu’il vous donne l’élan nécessaire pour aller à la recherche de la perle précieuse […]. Vos entreprises plongent leurs racines dans l’Évangile. Le Seigneur vous regarde affectueusement […]. Moi aussi, je vous regarde avec une affection toute particulière. Je vous ai loués, félicités avec les paroles de Jésus-Christ, paroles que je ratifie, parce que je suis son prêtre ».
Doctrine sociale et esprit de l’Opus Dei
Saint Josémaria a toujours considéré que les chrétiens avaient besoin d’avoir une connaissance appropriée de la doctrine sociale de l’Eglise. Il rêvait même que l’on inclue dans le Catéchisme de la foi catholique les principes fondamentaux de la morale sociale. Bien entendu, la nécessité d’une bonne formation sur ce sujet est plus urgente pour ceux et celles qui ont des responsabilités sociales particulières, notamment les hommes et les femmes en entreprise. C’est la raison pour laquelle il souhaitait que l’enseignement d’une école de commerce soit imbibé de doctrine sociale.
La doctrine sociale de l’Eglise apporte les principes de base pour construire une société selon le projet de Dieu pour le monde.[5] En revanche, il y a d’innombrables problèmes techniques qui peuvent être abordés des manières les plus distinctes, et où doit régner une liberté responsable de chaque citoyen bien formé professionnellement. Dans une lettre publiée en 1966, il affirmait que « la doctrine catholique n’impose pas de solutions concrètes, techniques, aux problèmes temporels ; en revanche, elle vous demande d’être sensible aux problèmes humains et à avoir un sens des responsabilités pour les affronter et leur apporter une solution chrétienne ».[6]
Saint Josémaria était un amoureux de la liberté. À de multiples occasions, il a fait allusion « à la liberté personnelle que possèdent les laïcs de prendre, à la lumière des principes énoncés par le magistère, toutes les décisions concrètes d’ordre théorique ou pratique – par exemple, par rapport aux diverses options philosophiques, économiques ou politiques […] - que chacun juge en conscience les plus appropriées et les plus conformes à ces convictions personnelles et à ses aptitudes humaines ».[7]
Quand il s’agissait d’écoles promues par des personnes de l’Opus Dei, en plus de la doctrine sociale mentionnée ci-dessus, la sanctification du travail, élément central de l’esprit de l’Opus Dei, devait aussi inspirer toutes leurs activités. L'appel à la sainteté est universel et, pour la plupart, c'est au cœur de leur vie professionnelle que Dieu vient à leur rencontre. C’est pour cette raison que saint Josémaria voulait qu’on y travaille en faisant preuve d’excellence professionnelle, de droiture d’intention et d’esprit de service – conditions indispensables pour sanctifier le travail.
Mettre la personne humaine au centre ; l’entreprise comme communauté de personnes.
Un des principes qui régissent la doctrine sociale de l’Eglise est le caractère central de la personne humaine. Le Compendium de la doctrine sociale de l’Eglise l’affirme sans ambiguïté :
« Toute la vie sociale est l'expression de son unique protagoniste : la personne humaine. L'Église a su à maintes reprises et de plusieurs façons se faire l'interprète autorisée de cette conscience, reconnaissant et affirmant le caractère central de la personne humaine en tout domaine et manifestation de la socialité : “La société humaine est donc objet de l'enseignement social de l'Église, du moment que celle-ci ne se trouve ni au dehors ni au-dessus des hommes unis en société, mais existe exclusivement en eux et, donc, pour eux.” Cette importante reconnaissance trouve son expression dans l'affirmation selon laquelle “loin d'être l'objet et comme un élément passif de la vie sociale ”, l'homme “en est au contraire, et doit en être et demeurer le sujet, le fondement et la fin”. Il est donc à l'origine de la vie sociale, qui ne peut renoncer à le reconnaître comme son sujet actif et responsable et c'est à lui que doit être finalisée toute modalité expressive de la société ».[8]
Une des caractéristiques d’une société, c’est sa dimension économique ; cela signifie donc que l’économie doit toujours être orientée vers le bien intégral de la personne humaine et que lorsque la personne fait partie d’un processus économique, elle doit toujours être traitée comme une fin en soi – en raison de sa dignité – et non comme un moyen. La théorie de l’économisme est donc contraire à la justice sociale chrétienne ainsi qu’à l’éthique naturelle, puisqu’elle réduit toute l’existence à sa dimension matérielle. Cette théorie est partagée d’une part par le capitalisme des débuts, qui identifie la société à un marché, d’autre part par le marxisme qui prône que toutes les superstructures sociales doivent découler de la structure économique de la société.
Le Compendium en revanche développe une vision de l’entreprise depuis une perspective personnaliste :
« L'entreprise doit se caractériser par la capacité de servir le bien commun de la société grâce à la production de biens et de services utiles. En cherchant à produire des biens et des services dans une logique d'efficacité et de satisfaction des intérêts des divers sujets impliqués, elle crée des richesses pour toute la société : non seulement pour les propriétaires, mais aussi pour les autres sujets intéressés à son activité. Au-delà de cette fonction typiquement économique, l'entreprise remplit aussi une fonction sociale, en créant une opportunité de rencontre, de collaboration, de mise en valeur des capacités des personnes impliquées. Par conséquent, dans l'entreprise la dimension économique est une condition pour atteindre des objectifs non seulement économiques, mais aussi sociaux et moraux, à poursuivre simultanément. »[9]
Toute entreprise économiquement saine doit pouvoir générer des bénéfices. Dans toute activité économique, les chiffres seront toujours essentiels. Cependant derrière les résultats économiques, nous devons voir des personnes uniques et irremplaçables qui ont contribué à ces résultats : copropriétaires, actionnaires, salariés, clients, consommateurs, etc. Une logique basée exclusivement sur les chiffres risque d’entraîner une déshumanisation.
Il y a quelques années, saint Jean-Paul II enseignait : « L'Eglise reconnaît le rôle pertinent du profit comme indicateur du bon fonctionnement de l'entreprise. Quand une entreprise génère du profit, cela signifie que les facteurs productifs ont été dûment utilisés et les besoins humains correspondants convenablement satisfaits. Cependant, le profit n'est pas le seul indicateur de l'état de l'entreprise. Il peut arriver que les comptes économiques soient satisfaisants et qu'en même temps les hommes qui constituent le patrimoine le plus précieux de l'entreprise soient humiliés et offensés dans leur dignité. Non seulement cela est moralement inadmissible, mais cela ne peut pas ne pas entraîner par la suite des conséquences négatives même pour l'efficacité économique de l'entreprise. En effet, le but de l'entreprise n'est pas uniquement la production du profit, mais l'existence même de l'entreprise comme communauté de personnes qui, de différentes manières, recherchent la satisfaction de leurs besoins fondamentaux et qui constituent un groupe particulier au service de la société tout entière. Le profit est un régulateur dans la vie de l'établissement mais il n'en est pas le seul ; il faut y ajouter la prise en compte d'autres facteurs humains et moraux qui, à long terme, sont au moins aussi essentiels pour la vie de l'entreprise ».[10]
Les chiffres et les statistiques aident à comprendre certains aspects de la réalité, mais ils ne disent pas tout. Prenant un exemple tiré de la littérature. Dans son ouvrage Les Temps Difficiles, Charles Dickens décrit un dialogue qui se déroule à l’école d’une ville minière en Angleterre, en pleine révolution industrielle. Le but de l’auteur est de montrer au lecteur le manque de sensibilité humaine dont souffre une société qui ne se baserait qu’exclusivement sur les résultats économiques, c’est-à-dire comme le disent les Britanniques sur les matters of fact, les faits et juste les faits - indépendamment du contexte qui pourrait apporter un supplément d’humanité et de sens. Le maître d’école, un positiviste convaincu, discute avec un groupe d’écoliers : « Admettons par exemple que cette salle ici représente la nation. Et cette nation possèderait 50 millions de livres sterling. Cette nation ne jouit-elle pas d’une grande prospérité ? » Cette question s’adresse à l’élève numéro vingt (tous les enfants sont numérotés) ; elle lui répond qu’elle ne peut pas répondre à cette question avec certitude, parce qu’elle ne sait pas qui possédait cet argent et s’il lui en revenait une partie. L’enseignant lui présente le problème depuis une autre perspective : admettons que « cette salle de classe représente une ville immense d’un million d’habitants, et parmi ces habitants il n’y en aurait que 25 qui meurent de faim dans la rue chaque année. Quelle remarque avez-vous à faire sur cette proportion ? » La même élève répond que « cela doit être aussi dur pour ceux qui meurent de faim, qu’il y eût 1 million d’habitants ou un milliard ». Ce dialogue compliqué entre une personne qui ne s’en tient aux statistiques et une autre qui tient à prendre en considération chaque personne humaine, se termine avec la perle suivante : L’enseignant lui demande quel pourcentage représente 500 personnes noyées sur les cent mille qui, une année donnée, s’embarquent pour des voyages maritimes au long cours. La petite fille de répondre : « Cela ne signifie rien du tout pour les parents et amis de ceux qui meurent ».[11]
Après la chute des régimes communistes, Jean-Paul II se demandait si le système économique que l’on devrait suivre maintenant était le capitalisme. À une autre occasion, il déclarait que l’économisme réducteur ne constitue pas une réponse adéquate pour construire une société respectueuse de la dignité humaine. Le saint polonais de dire : « La réponse est évidemment complexe. Si sous le nom de « capitalisme » on désigne un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l'entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu'elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur économique, la réponse est sûrement positive, même s'il serait peut-être plus approprié de parler d'« économie d'entreprise », ou d'« économie de marché », ou simplement d'« économie libre ». Mais si par « capitalisme » on entend un système où la liberté dans le domaine économique n'est pas encadrée par un contexte juridique ferme qui la met au service de la liberté humaine intégrale et la considère comme une dimension particulière de cette dernière, dont l'axe est d'ordre éthique et religieux, alors la réponse est nettement négative ».[12]
Justice et charité
Quelles sont les conséquences de mettre la personne humaine au centre de la vie d’une entreprise, et donc quels enseignements une école de commerce d’inspiration chrétienne va-t-elle vouloir transmettre aux entrepreneurs et professionnels qui viennent s’y former ? Tout d’abord qu’au niveau des relations interpersonnelles, au sein de l’entreprise comme envers la société, il faut respecter la justice dans son acceptation classique, c’est-à-dire « donner à chacun ce qui lui est dû ». Cela signifie : des salaires justes, de bons produits, une publicité sincère, des opérations financières légales, des prix raisonnables et toute une kyrielle d’autres caractéristiques que chacun d’entre vous pourra ajouter.
Saint Josémaria était juriste, il avait une mentalité de juriste et un grand amour pour la justice. Voilà ce qu’il a dit dans une de ses homélies dédiées à saint Joseph : « On n’aime pas la justice quand on ne veut pas que les autres en bénéficient, eux aussi. Et il n’est pas juste non plus de s’enfermer dans une religiosité confortable tout en oubliant les besoins d’autrui. Celui qui désire être juste aux yeux de Dieu, fait tout pour que la justice se réalise parmi les hommes, non seulement pour ne pas laisser bafouer le nom de Dieu, mais aussi parce qu’être chrétien signifie assumer toutes les nobles aspirations que l’on trouve dans le cœur de l’homme. En paraphrasant un texte célèbre de l’apôtre Jean, on peut dire que celui qui se dit juste envers Dieu, sans l’être envers les autres hommes, est un menteur, et que la vérité n’est pas en lui. »[13]
Tout en respectant un pluralisme légitime lorsqu’il est question de trouver des solutions techniques pour résoudre des questions d’urgence sociale, le fondateur de l’Opus Dei rappelait à tous qu’une partie centrale de l’Evangile est la prédilection pour les pauvres et les malades qui doivent bénéficier des mêmes droits que tous les autres. En ce sens pendant le magistère de Jean-Paul II, l’Eglise du XXe siècle a formulé le principe de « l’option ou l’amour préférentiel pour les pauvres », qui est comme une « forme spéciale de priorité dans la pratique de la charité chrétienne ; elle s’applique « à nos responsabilités sociales » et « aux décisions que nous avons à prendre de manière cohérente au sujet de la propriété et de l’usage des biens ».[14]
Saint Josémaria l’affirmait sans ambiguïté dans les années 1950 : « Dans cette époque de confusion, l’on ne sait plus ce qu’est la droite, ni le centre, ni la gauche, en politique et dans le domaine social. Mais si par gauche l’on entend obtenir le bien-être pour les pauvres, afin qu’ils puissent tous satisfaire leur droit à vivre avec un minimum de confort, à travailler, à être assistés s’ils tombent malades, à se distraire, à avoir des enfants et à pouvoir les élever, à vieillir et être pris en charge, alors je suis plus de gauche que quiconque. Naturellement, dans le cadre de la doctrine sociale de l’Église, et sans compromis avec le marxisme ou avec le matérialisme athée ; ni avec la lutte des classes, antichrétienne, car nous ne pouvons pas transiger sur ces points ».[15]
Pour saint Josémaria, il y a des exigences de justice qui sont incontournables, et il convient de chercher tous les moyens adéquats pour les faire respecter. De son côté, avec sa vision sociale empreinte de l’amour du Christ, il considérait que la justice seule ne suffit pas.
« Soyez bien convaincus que vous ne résoudrez jamais les grands problèmes de l’humanité en partant uniquement de la justice. Quand on rend purement et simplement la justice, il ne faut pas s’étonner que les gens se sentent meurtris : la dignité de l’homme, qui est fils de Dieu, requiert bien davantage. La charité est une partie inhérente de la justice et doit l’accompagner. Elle adoucit tout, elle divinise tout : Dieu est amour. (…) De la stricte justice à l’abondance de la charité il y a tout un chemin à parcourir. Peu nombreux sont ceux qui persévèrent jusqu’au bout. Quelques-uns se contentent de s’approcher du seuil : ils font abstraction de la justice, se limitant à un peu de bienfaisance, qu’ils baptisent charité. (…). La charité, sorte d’excès généreux de la justice, veut d’abord que l’on accomplisse son devoir : on commence par ce qui est juste ; on continue par ce qui est le plus équitable ; mais aimer requiert une grande finesse, une grande délicatesse, beaucoup de respect, beaucoup de cordialité ; en un mot, de suivre le conseil de l’Apôtre : Portez les fardeaux les uns des autres et accomplissez ainsi la loi du Christ. C’est alors que nous vivons pleinement la charité, que nous réalisons le commandement de Jésus ».[16]
En ce qui concerne l’activité économique, les papes Benoît XVI et François ont fait référence aux attitudes de don et de gratuité – qui sont d’autres noms de la charité, puisque la charité est amour, et que l’amour se concrétise dans le don de soi, en se donnant de manière gratuite. Martin Schlag remarque que ces raisonnements « expriment que la personne humaine n’a pas de prix, elle a de la dignité, et qu’elle doit pour cela être placée au centre de toute activité économique comme son fondement et sa finalité. Les relations économiques peuvent être de types très variés : exploitation, domination, injustes, hostiles, etc. Ou au contraire : enrichissantes, positives, justes, amicales, etc. Notre manière de participer à l’activité du marché sera la conséquence de la décision que nous prendrons dans notre vie intérieure : qui voulons-nous être ? Quel type de personne est-ce que je décide d’être dans mes activités entrepreneuriales ? Si je décide de respecter autrui dans sa dignité, voire même de l’aimer comme un frère, j’aurais appliqué le principe du « don » dont parlait Benoît XVI : j’aurai renoncé gratuitement à tout pouvoir de domination sur les autres pour les servir. Cela signifie chercher à construire une économie durable sur le long terme et chasser la cupidité à court terme qui ne prend pas en compte le coût humain ».[17]
Enrique Shaw : un entrepreneur élevé sur les autels
Nous connaissons beaucoup d’entrepreneurs qui ont essayé de vivre, entre autres vertus, la justice et la charité. Dans cette dernière partie, j’aimerais parler du futur bienheureux Enrique Shaw, qui sera élevé sur les autels dans les prochains mois, dès que la date de béatification sera fixée.[18]
Descendant d’une famille de l’aristocratie argentine, Enrique s’est sanctifié dans les circonstances ordinaires de sa vie : famille nombreuse, relations sociales et, ce qui nous intéresse dans notre contexte, par le biais de son travail de directeur d’entreprise. Sa vie a été courte, de 1921 à 1962. D’une vie spirituelle profonde, il a diffusé dans son entourage « la bonne odeur du Christ » et s’est préoccupé de former chrétiennement d’autres entrepreneurs. C’est pour cette raison qu’il a fondée en 1952 l’Association chrétienne des dirigeants d’entreprise. Voilà ce qu’il disait : « Il faut remédier aux injustices […] considérer comme devoir d’état d’être efficace ; pour pouvoir distribuer plus, il faut produire plus. Il est nécessaire de former les entrepreneurs chrétiens et de leur proposer un style de vie : contribuer à rendre le monde meilleur, principalement par l’action de chaque entrepreneur chrétien dans sa propre sphère. […] C’est une mission de religion et de vie : essayer de nous sanctifier à travers notre profession et de sanctifier la profession. Il faut éveiller les consciences sur la manière d’être un entrepreneur chrétien, et pour cela il faut que nous utilisions la méthode d’une mise en application concrète. Le prêtre n’élève pas seulement vers Dieu, dans la communion il apporte les hommes à Dieu. […] L’entrepreneur doit incarner le Christ dans l’entreprise. Et la manière de le faire, c’est de mettre en application ses enseignements. Vivre la doctrine chrétienne, le message du Christ à l’occasion de problèmes concrets de la vie de l’entrepreneur. Faire en sorte que les gens participent. Le problème le plus grave pour nous et pour d’autres pays, surtout dans les pays les moins développés, c’est le manque de personnes compétentes aux plus hauts niveaux ».[19]
Shaw essayait d’améliorer les conditions de travail à l’usine et de faire en sorte que les collaborateurs soient conscients de l’importance de leur travail dans la production. Et c’est ainsi qu’il considérait le rôle fondamental des dirigeants d’entreprise : « Nous devons travailler afin d’élever l’homme : nous sommes les responsables de l’ascension humaine de notre personnel, sans pour autant verrouiller de quelque manière que ce soit, leur initiative légitime et leur responsabilité nécessaire. Le dirigeant d’entreprise doit considérer chacun de ses collaborateurs comme un « potentiel » dont il faut faciliter la réalisation et l’aider à extraire le meilleur de lui-même. Le « climat » de l’entreprise doit être tel qu’il contribue à l’ascension de l’homme et lui donne, par son travail et dans son travail, les meilleures opportunités pour se développer ; le dirigeant d’entreprise doit donner toute la liberté possible pour que chacun soit maître de ses actes et puisse exprimer sa personnalité ».[20]
Pour ceux qui l’ont connu, ce qui le décrivait le mieux, c’était sa capacité d’écoute. Dans la vie quotidienne de l’entreprise, Shaw ne considérait pas l’écoute comme une technique de leadership mais comme une attitude du cœur, ce qui était profondément lié à sa manière d’exercer l’autorité. En s’inspirant de la prière biblique du roi Salomon, il aimait insister sur la nécessité de demander à Dieu « un cœur qui écoute » comme condition pour savoir manager avec sagesse, en rappelant que dans la tradition biblique, écouter, c’est aussi comprendre, discerner et prendre soin des personnes confiées à notre responsabilité.
Vraiment écouter, comme l’a vécu Shaw, transforme la culture interne d’une organisation. Cela génère de la confiance, consolide le sentiment d’appartenance et ouvre des espaces pour que chaque personne puisse se sentir reconnue et respectée. Dans un contexte de crise, Enrique Shaw se posait une question inconfortable mais nécessaire : « est-ce que nous pensons plus aux personnes qu’à l’entreprise ? »
Le pape Léon XIV, en rappelant les principes de la doctrine sociale de l’Eglise sur l’économie, soulignait il y a quelques mois que « cette vision trouve un exemple lumineux et proche en la personne du vénérable serviteur de Dieu, Enrique Shaw, un entrepreneur qui a compris que l’industrie n’était pas seulement une mécanique productive ni un moyen d’accumuler du capital, mais une véritable communauté de personnes appelées à croître ensemble. Son leadership s’est distingué par la transparence, par sa capacité d’écoute et par ses efforts afin que chaque travailleur puisse se sentir partie prenante d’un projet partagé. En lui, foi et gestion d’entreprise étaient unies de manière harmonieuse, montrant que la Doctrine Sociale n’est pas une théorie abstraite ni une utopie irréalisable, mais un chemin possible qui transforme la vie des personnes et des institutions en mettant le Christ au centre de toute activité humaine.
Enrique a promu des salaires justes, il a lancé des programmes de formation, s’est préoccupé de la santé des travailleurs et a accompagné les familles dans leurs besoins les plus concrets. Il ne considérait pas le profit comme un absolu, mais comme un aspect important afin de soutenir une entreprise humaine, juste et solidaire. Dans ses écrits et ses décisions, on perçoit clairement l’inspiration de Rerum Novarum qui demandait aux entrepreneurs de ne pas “traiter l’ouvrier en esclave ; il est juste qu’ils respectent en lui la dignité de l’homme, relevée encore par celle du chrétien″ ».[21]
Le futur bienheureux avait gagné le cœur de ses employés. Il y a d’innombrables témoignages qui le mettent en évidence. Dans l’étape terminale de sa maladie en 1962, vue la nécessité de lui administrer des transfusions sanguines pour le maintenir en vie, environ 260 personnes (pour la plupart des ouvriers de la cristallerie Rigolleau où il travaillait) se sont proposées pour donner leur sang. Enrique Shaw dit alors : « Maintenant je peux leur dire que presque tout le sang qui coule dans mes veines est du sang ouvrier ».[22]
Shaw n’a pas connu saint Josémaria, même si j’ai l’intuition d’une communion spirituelle profonde entre eux, ce qui n’a rien d’étonnant entre deux âmes saintes. Cependant, des années plus tard, certains membres de sa famille ont reçu la vocation à l’Opus Dei. Notamment un fils prêtre qui exerce son ministère pastoral au Kenya depuis des années.
Il existe un dialogue très connu entre le Dr. Eduardo Ortiz de Landázuri dont le procès de béatification a été lancé, et saint Josémaria. Eduardo avait déménagé de Grenade à Pampelune pour travailler à l’Université de Navarre qui en était à ses débuts. Quand ils se sont croisés à Pampelune, il dit au fondateur de l’Opus Dei :
Eh bien, Père, vous m’avez demandé de venir à Pampelune pour faire une université, et la voilà…
Saint Josémaria de lui répondre :
Je ne t’ai pas demandé de faire une université, mais que tu te sanctifies en faisant une université.[23]
Je pense que c’est ce que saint Josémaria dirait aujourd’hui à ceux qui travaillent dans des écoles de commerce inspirées de son esprit : se sanctifier dans le travail d’enseignement, de recherche, d’irradier d’une culture chrétienne de l’entreprise, en cherchant l’excellence pour servir toute l’humanité en partant de là. La prochaine béatification d’Enrique Shaw prouve qu’il est possible d’atteindre la sainteté dans cette dimension fondamentale de l’existence humaine.
[1] Témoignage de Francisco Ponz Piedrafita, octobre 1998, p. 1, cit. en Javier Pampliega, La historia del IESE. Primeros pasos y desarrollo inicial. Un estudio inédito (1957-1960), Barcelona, 2009, p. 18; cfr. Francisco Ponz Piedrafita, IESE: 25 años, «Revista de Antiguos Alumnos» 15 (1984). Citado en A. Argandoña, Josemaría Escrivá de Balaguer y la misión del IESE en el mundo de la empresa, Studia et Documenta, vol. 5, Roma 2011, pp. 132. (Traduction provisoire)
[2] IESE = Instituto de Estudios Superiores de la Empresa. Ecole de Commerce créée à Barcelona en 1958 par l’Université de Navarre. L’IESE s’est développée comme une initiative globale, avec des sites dans différents pays, et est connue pour son approche humaniste et pour l'utilisation de la méthode des cas, développée en collaboration avec l'Université de Harvard. Pour en savoir plus : https://www.iese.edu/.
[3] Antonio Valero, Intervención en el acto con motivo de la beatificación de Mons. Josemaría Escrivá de Balaguer, Fundador y Primer Gran Canciller de la Universidad de Navarra, Barcelona,IESE, 9 de abril de 1992 (mecanografiado), p. 1. Citado en A. Argandoña, cit., p. 134 (traduction provisoire).
[4] Cf. Don Javier Echevarría, Para alcanzar los mayores beneficios, «Revista de Antiguos Alumnos» 108, diciembre de 2007, p. 12 (traduction provisoire).
[5] Note de l’éditeur : la récente encycliqueMagnifica Humanitas de Léon XIV, au chapitre 2, résume ces principes.
[6] Saint Josémaria Escriva, Lettre no 14. Disponible en espagnol dans Cartas III, Rialp, 2026. Edition annotée par Luis Cano. (traduction provisoire)
[7] Entretiens, no 12.
[8] Compendium de la doctrine sociale de l'Eglise, no 106. Italiques dans l'original. En ce sens, le pape Léon XIV a signalé dans sa première encyclique, Magnifica Humanitas, no 50 : « C’est pourquoi la personne humaine reste toujours « la route de l’Église » et le cœur de tout cheminement authentique vers le développement humain intégral ».
[9] Ibid., n. 338. Italiques dans l'original.
[10] Saint Jean-Paul II, Encyclique Centesimus annus, no 35, 1991. Italiques dans l'original.
[11] Charles Dickens, Les temps difficiles, chap. 9 (inspiré d’une traduction française trouvée sur internet, domaine public). Pour une contextualisation de cet ouvrage, cf. M. Fazio, El universo de Dickens. Una lección de humanidad, Rialp. Madrid 2015. (non traduit en français : L’Univers de Dickens. Une leçon d’humanité).
[12] Saint Jean-Paul II, Encyclique Centesimus annus, no 42, 1991.
[13] Quand le Christ passe, 52.
[14] Saint Jean-Paul II, encyclique Sollicitudo Rei Socialis, no 42, 1987. Italiques dans l'original. Cf. également Ecclesia in America, no 58. Dans Magnifica Humanitas, Léon XIV références à ce sujet aux numéros 43, 78 et 234. Il signale par exemple : « Le Magistère récent a insisté sur le fait que la justice sociale exige un regard qui parte des plus démunis. Saint Jean-Paul II a évoqué une « option préférentielle pour les pauvres » qui doit guider les choix personnels et sociaux, tandis que le Pape François a dénoncé une « culture du “déchet” » qui engendre sans cesse de nouvelles formes d’exclusion. Dans cette perspective, la justice sociale demande de considérer les personnes et les peuples en commençant par les plus vulnérables : les pauvres, les migrants, les réfugiés, les personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays, les victimes de violence, les personnes vivant dans des périphéries urbaines ou existentielles ».
[15] Instruction, V-1935/14-IX-1950, note 146. Cité par J. Echevarría, Lettre pastorale, 1er avril 2013.
[16] Amis de Dieu, no 172-173
[17] M. Schlag, Contra la idolatría del dinero, Rialp, Madrid 2018, pp. 209-210 (traduction provisoire). Sur le principe de gratuité et la logique du don, cf. Benoît XVI, Caritas in Veritate, n. 36.
[18] Cf. https://www.vaticannews.va/es/iglesia/news/2025-12/iglesia-argentina-beatificacion-enrique-shaw.html. En espagnol seulement. Traduction non officielle.
[19] R. Estévez (2012). “Enrique Shaw: un hombre de gobierno humano en la sociedad civil”. En Camusso, Marcelo; López, Ignacio; Orfali Fabre, María Marta, ed. Doscientos años del humanismo cristiano en la Argentina: el compromiso con la república, la democracia y el bien común. Buenos Aires: Editorial de la Universidad Católica Argentina. pp. 621-651 (traduction provisoire).
[20] S. Critto de Eiras, Un empresario en plenitud: Enrique E. Shaw y su eficaz desempeño, LID Editorial empresarial, Buenos Aires 2017, pp. 85-86 (traduction provisoire).
[21] Léon XIV, Message aux participants la 31e Conférence industrielle argentine, 8-IX-2025 (traduction non officielle) ; citation de Rerum Novarum, no 9, 1891.
[22] M. Stremi (2021). “Un empresario camino a los altares. La vida de Enrique Shaw, un padre de familia y empresario siendo levadura en el orden temporal”. Dios y el hombre 5 (1): e075 (traduction provisoire).
[23] E. López Escobar y P. Lozano, Eduardo Ortiz de Landázuri, el médico amigo, Palabra, Madrid, 1994, p. 216 (traduction provisoire).
