Éduquer à la pudeur (1) : les années de l’enfance

Le sens de la pudeur s’éveille chez l’homme à l’âge de raison, à mesure qu’il découvre son intimité. Le respect que chaque personne doit avoir pour elle-même s'apprend, principalement, dans la famille. Quelques suggestions dans cet éditorial.

Famille et éducation
Opus Dei - Éduquer à la pudeur (1) : les années de l’enfancecopyright : Ismael Martinez Sanchez

Qu’est-ce que la pudeur ? À première vue, un sentiment de honte qui amène à ne pas manifester aux autres quelque chose appartenant à notre intimité. Pour un grand nombre, il s’agit simplement d’une défense plus ou moins spontanée contre l’indécence, si bien qu’il n’est pas rare de nos jours que certains la confondent avec la pruderie.

Cependant, cette conception est par trop limitée, ce qui se comprend aisément en considérant que la pudeur serait superflue si la personnalité et l’intimité venaient à manquer. Les animaux en sont dépourvus.

En outre, elle ne concerne pas uniquement ce qui est mauvais, mais elle existe aussi pour le bien, comme une réserve naturelle pour manifester, par exemple, les dons que nous avons reçus.

La pudeur en tant que sentiment a une valeur inestimable, parce qu’elle s’appuie sur la conscience que nous avons une intimité et non seulement une simple existence publique. En plus, il existe une authentique vertu de pudeur qui plonge ses racines dans ce sentiment et permet à l’homme de décider quand et sous quelle forme il doit manifester son être intime aux personnes capables d’accueillir ses confidences et de les comprendre comme il se doit.

La valeur de l’intimité personnelle

La pudeur se configure ainsi comme une réalité dotée d’une profonde valeur anthropologique : elle protège l’intimité de l’homme ou de la femme, leur dimension la plus estimable, pour la révéler selon la mesure adéquate, au bon moment, de façon correcte et dans le contexte propice.

Dans le cas contraire, la personne s’exposerait à être maltraitée ou, tout au moins, à ne pas être traitée avec les égards qui lui sont dus. Cette vertu est aussi nécessaire envers soi-même, pour acquérir et garder l’estime de soi, aspect essentiel de l’amour de soi.

L’on pourrait dire que « par la pudeur, l’être humain manifeste presque « instinctivement » le besoin d’affirmer et d’accepter ce « moi » selon sa juste valeur » [1]. Le manque de pudeur manifeste que la propre intimité est considérée comme peu originale ou pertinente, si bien qu’il n’y a pas lieu d’en réserver une partie à certaines personnes et de la refuser à d’autres.

La beauté de la pudeur

Le terme pudeur, compris comme sentiment ou comme vertu, peut être employé dans différents domaines. Dans son sens le plus strict, il concerne la sauvegarde du corps. Dans un sens plus large, elle s’étend à d’autres aspects de la personnalité, comme, par exemple, la manifestation des émotions. Dans les deux cas, la pudeur protège en dernière instance le mystère de la personne et de son amour [2].

En règle générale, nous pouvons dire que la pudeur vise à ce que les autres reconnaissent ce qu’il y a de plus personnel en nous. Pour ce qui est du corps, elle attire leur attention sur toute une série de moyens permettant à chacun d’exprimer ses traits les plus exclusifs et estimables : le visage, les mains, le regard, les gestes… Dans la même ligne, l’habillement est au service de cette capacité de communication et doit exprimer l’image que chacun a de lui-même, tout comme son respect des autres. L’élégance et le bon goût, la propreté et le soin apporté à sa tenue apparaissent ainsi comme les premières manifestations de la pudeur qui demande du respect à ceux qui nous entourent et leur en offre aussi. Pour la même raison, le peu de vertu dans ce domaine conduit facilement à la grossièreté et à la négligence dans l’hygiène personnelle. À plusieurs reprises, le prélat de l’Opus Dei nous a exhortés à « vivre et à défendre la pudeur, en contribuant à créer et à répandre une mode respectueuse de la dignité et en protestant devant des diktats qui ne respectent pas les valeurs d’une authentique beauté » [3].

Quelque chose de semblable se produit dans son aspect plus spirituel : cette vertu met de l’ordre dans notre intimité, conformément à la dignité des personnes et de leurs liens réciproques [4]. Apprécier à leur juste valeur notre intimité personnelle et celle des autres nous permet de nous faire connaître selon la juste mesure dans les différents contextes où nous évoluons. Ainsi, les rapports personnels s’humanisent parce que chacun d’eux prend des nuances différentes, ce qui rend notre personnalité non seulement plus attrayante, mais permet la joie d’une vraie amitié à mesure que l’on partage des sphères d’intimité.

Dans l’éducation à la pudeur, par conséquent, il est indispensable de saisir le sens éminemment positif de cette vertu. « La pudeur, élément fondamental de la personnalité, peut être considérée sur le plan éducatif comme la conscience vigilante de la défense de la dignité de l’homme et de l’amour authentique. [5] » Lorsque l’on explique le sens profond de la pudeur — la sauvegarde de son intimité pour l’offrir à celui qui pourra vraiment l’apprécier — il est plus facile d’accepter et d’intérioriser ses conséquences pratiques. Dans ce cas, l’objectif poursuivi n’est pas simplement que les jeunes appliquent certains critères de comportement en la matière, mais qu’ils les apprécient et les assument comme quelque chose qui est à la racine même de la structure de leur être personnel.

L’exemple des parents et l’atmosphère familiale

Comme nous le savons bien, le bon exemple est toujours un élément essentiel dans la tâche éducative. Si les parents et les autres adultes qui habitent à la maison, tels les grands-parents, se traitent entre eux avec modestie, les enfants comprennent que ces manifestations de délicatesse et de pudeur expriment la dignité des membres de la famille. Par exemple, les parents peuvent et doivent manifester devant les enfants l’affection qu’ils éprouvent l’un pour l’autre, tout en réservant certaines effusions aux moments d’intimité. Saint Josémaria rappelait à ce propos l’atmosphère de foyer que ses parents avaient créée. Ils ne faisaient pas de gestes déplacés : quelques baisers. Ayez de la pudeur devant les enfants [6]. Il ne s’agit pas d’entourer l’amour d’un masque de froideur, mais de montrer aux enfants l’importance de l’élégance dans les rapports mutuels, étrangère à toute affectation.

Cependant, les manifestations d’une saine pudeur vont plus loin. L’ambiance de confiance qui doit exister au sein d’une famille est compatible avec des habitudes domestiques qui correspondent à la dignité de tous. Un relâchement dans les attitudes ou dans l’habillement, comme par exemple rester trop longtemps en robe de chambre ou changer de vêtements devant les enfants, finit par abaisser le bon ton d’un foyer et invite au laisser-aller. Une attention particulière est requise pendant les périodes de grosse chaleur, car le climat, les tissus plus légers et peut-être le fait d’être en vacances peuvent conduire à la négligence. Certes, chaque situation requiert une tenue adéquate, mais il est toujours possible de garder le décorum. Il se peut que cette façon d’agir contraste avec les habitudes générales, c’est pourquoi votre formation doit être telle que vous portiez en vous avec naturel votre propre « ambiance », afin de donner ensuite « votre ton » à la vie en société [7].

Si la pudeur se rapporte surtout à la manifestation de son intimité, il est logique que l’éducation dans ce domaine vise les pensées, les sentiments et les intentions. C’est pourquoi l’exemple à montrer au foyer doit s’étendre à la façon de traiter l’intimité personnelle et celle d’autrui. En ce sens, il est peu formateur que les conversations familiales portent sur des confidences faites par d’autres personnes ou donnent lieu à des commérages. En plus d’éventuelles fautes contre la justice qu’un tel comportement peut supposer, ce genre de commentaires peut laisser croire aux enfants qu’ils peuvent pénétrer dans l’intimité des autres.

Dans le même sens, il est important de veiller sur tout ce qui peut entrer dans la maison par le biais des media. Pour la question qui nous occupe, l’obstacle principal n’est pas uniquement ce qui est indécent : bien évidemment ce genre de choses doit toujours être évité. Moins évidente est la manière dont certains programmes de télévision font de bonnes affaires et un spectacle à partir de la vie des personnes. Tantôt par une véritable intrusion qui porte atteinte à l’éthique de la profession journalistique, tantôt parce que les protagonistes eux-mêmes ont un comportement immoral et cherchent à satisfaire la curiosité frivole, voire morbide, du public. Les parents chrétiens doivent mettre en œuvre les moyens opportuns pour que ce « marché de l’intimité » ne pénètre pas chez eux. Ils doivent aussi expliquer les motifs de cette façon d’agir : le respect et le droit légitime d’être soi-même, de ne pas s’exhiber, de vivre avec pudeur ses joies, ses peines et ses douleurs intimes [8]. Le prétexte avancé pour ce genre de programmes — le droit à l’information ou le consentement de ceux qui y participent — a ses limites : ceux qui découlent de la dignité de la personne. Il n’est jamais moral de lui porter préjudice, même si l’intéressé en est la cause.

Dès la petite enfance

Le sens de la pudeur s’éveille chez l’homme à l’âge de raison, à mesure qu’il découvre son intimité. En revanche, les enfants plus jeunes se laissent souvent dominer par l’impression du moment : dans une atmosphère de confiance ou de jeu, il n’est pas rare qu’ils négligent la pudeur, peut-être même sans en être vraiment conscients. C’est pourquoi, au cours de la petite enfance, le travail d’éducation doit se centrer sur la consolidation d’habitudes qui faciliteront plus tard le développement de cette vertu. Par exemple, il convient qu’ils apprennent tôt à faire leur toilette et à s’habiller tout seuls. Avant, il est opportun que pour ce genre d’opérations l’enfant ne soit pas devant ses frères ou sœurs. Ils doivent aussi dès que possible s’exercer à fermer la porte de leur chambre pour changer de vêtement et à tirer le verrou s’ils vont aux toilettes.

Tout cela relève du bon sens — que nous avons peut-être oublié dans une société aux coutumes un tant soit peu naturalistes — et a pour finalité d’aider l’enfant à prendre des habitudes rationnellement assumées, pour faciliter à l’avenir la naissance d’authentiques vertus. S’il arrive que l’enfant se présente ou courre dans la maison en manquant à la pudeur, il ne faut pas dramatiser, ni en rire, ce qui pourrait se faire en son absence. En revanche, il convient de le corriger avec affection et de lui faire comprendre qu’il n’a pas bien agi. Quand il s’agit de l’éducation, tout a de l’importance, y compris pour des questions qui semblent sans trop de portée ou qui ont peu de signification à cet âge-là.

En même temps, les enfants doivent apprendre à respecter l’intimité des autres. Ils sont égocentriques à la naissance et ils ne découvrent que peu à peu que les autres ne vivent pas pour eux et qu’ils méritent d’être traités comme ils veulent être traités eux-mêmes. Cette progression peut se concrétiser en de multiples détails : leur apprendre à frapper à la porte avant d’entrer dans une pièce et d’attendre la réponse ; leur expliquer que, s’ils y sont invités, ils doivent quitter une pièce parce que les grandes personnes veulent parler en privé. Il faudra aussi contenir leur désir, si fréquent à leur âge, de fouiller dans les placards et les affaires personnelles des gens de la maison. Ils s’habituent ainsi à valoriser la sphère privée des autres, tout en découvrant la leur. Ils posent de bonnes fondations pour être capables, une fois qu’ils auront grandi, non seulement de respecter les personnes pour ce qu’elles sont — des enfants de Dieu — mais aussi de posséder eux-mêmes cette bonne pudeur qui réserve les choses profondes de l’âme à l’intimité qui existe entre l’homme et Dieu son Père, entre l’enfant qui doit s’efforcer d’être tout à fait chrétien et la Mère qui le serre toujours dans ses bras [9].

D'après J. De la Vega (2012)


[1]. Cf. Jean Paul II, Audience générale, 19 décembre 1979.

[2]. Cf. Catéchisme de l’Église Catholique, n° 2522.

[3]. Mgr Javier Echevarria, Réunion de famille, 7 février 2004.

[4]. Cf. Catéchisme de l’Église Catholique, n° 2521.

[5]. Congrégation pour l’Éducation Catholique, Orientation éducative sur l’amour humain, n° 90.

[6]. Saint Josémaria, notes prises lors de sa prédication orale, recueillies dans Catequesis en América, I, p. 669.

[7]. Chemin, n° 376.

[8]. Quand le Christ passe, n° 69.

[9]. Saint Josémaria, article La Virgen del Pilar.