Depuis Almaty, capitale du Kazakhstan

Le 14 février 1943, Dieu faisait voir à Josémaria Escriva la solution juridique pour l'incardination des prêtres dans l'Opus Dei. A l'occasion de cet anniversaire, nous avons interviewé l'abbé Carlos Lahoz, prêtre de la prélature de l’Opus Dei, qui exerce son ministère à Almaty (Kazakhstan) depuis 1997

Initiatives sociales

Quelle est la situation de l’Église catholique aujourd’hui, au Kazakhstan ?

Nous avons un archidiocèse, deux diocèses et une administration apostolique, avec deux archevêques, un évêque et un administrateur apostolique. Nous sommes 65 prêtres à y travailler, dont quelques-uns de rite oriental, et 70 religieuses. Je ne saurais préciser le nombre de catholiques en ce pays, mais ils ne dépassent certainement pas cent mille, ce qui représente, dans un pays de quinze millions d’habitants, moins de 1% de la population.

Les gens sont musulmans pour la plupart, des sunnites peu pratiquants. La permissivité des mœurs est pratiquement identique à celle de l’Occident. Il y a des orthodoxes, des protestants ainsi que des boudhistes et des personnes aux croyances très diversifiées.

L’Église se consolide petit à petit. Il y a quinze ans, il y avait moins de dix prêtres catholiques dans tout le pays. Actuellement, grâce à l’aide des catholiques venus d’ailleurs, spécialement d’Allemagne et d’Italie, nous sommes en train de construire des églises, d’organiser des camps, des cours de formation pour catéchistes, de monter des bibliothèques, etc.

Quels sont vos grands défis ?

Cathédrale catholique à Almaty

Il y a de nombreuses urgences. La première est sans doute celle des vocations autochtones. Dieu merci, nous avons un séminaire diocésain avec 18 séminaristes, d'où sont issus les deux prêtres ordonnés en mai dernier. Chaque année, de nouveaux candidats s’y incorporent. On est tous attelés à cette tâche et le Seigneur est pressé d’envoyer des ouvriers à sa moisson. 

Le suivi et l’accompagnement des prêtres diocésains est l’un de nos premiers soucis. Le Kazakhstan est aussi vaste que l’Europe, la partie occidentale de la Russie non comprise : il a plus de 2,5 millions de kilomètres carrés. De nombreux prêtres sont totalement isolés, à 400 km de leurs collègues le plus proche. Il est donc essentiel de favoriser les rencontres entre prêtres, de sorte qu’après un travail très lourd, souvent réalisé en des circonstances extrêmes ( les températures l’hiver peuvent atteindre – 40°, les routes ne sont pas bonnes et le confort domestique presque inexistant), tout prêtre puisse avoir la joie d’en retrouver d’autres. Il faut que chaque prêtre trouve sa vraie famille chez les autres, de par l’accueil chaleureux, la fréquence des contacts, etr le partage des joies et des soucis.

Et puis il faut redonner de la force aux familles, à commencer par les familles catholiques, afin de leur permettre de créer l’humus nécessaire à la croissance chrétienne de leurs enfants.

Nous avons déjà réussi à mettre sur pieds des maisons d’édition de littérature chrétienne. Au Kazakhstan il n’y a pas de librairie où l’on puisse se procurer une Bible catholique, un catéchisme de l’Église catholique, ni aucun autre ouvrage de ce genre. Le nombre d’acheteurs est si limité que l’investissement est loin d’être rentable. Nous avons résolu cette question en achetant des livres en Russie, où nous voyageons régulièrement. Les curés peuvent ensuite les mettre à la disposition de leurs fidèles.

Quels sont les rapports entre les différentes religions ?

Il y a une très bonne entente entre catholiques, orthodoxes et musulmans. Notre premier souci est de travailler ensemble dans des projets de caractère social. Nous organisons fréquemment des réunions avec des représentants de différentes religions pour aborder des sujets communs : la défense de la famille, l’éducation des jeunes, la prévention du fanatisme religieux, etc.

Les Kazaks et en général tous les orientaux sont généralement très accueillants…

C’est vrai. Je pense à ce qui s’est passé quelques jours après notre arrivée : nous avons fait un gâteau pour l’offrir à nos voisins qui nous avaient rendu un grand service. Lorsque nous sommes passés chez eux pour reprendre notre plat… il était rempli de petites pâtisseries! « Rendre des plats vides n’est pas dans nos habitudes » nous a dit la voisine en nous le retournant.

Les voisins, les amis reçoivent facilement chez eux à toute heure de la journée. Ils ont toujours sur la table des plats cuisinés traditionnels. Il faut le savoir pour ne pas être pris au dépourvu. L’œil du bélier, mets exquis pour eux, est réservé à l’hôte de marque, alors que pour un occidental ce plat est un véritable cauchemar…

Quels sont les aspects les plus durs pour un prêtre ?

Il n’y en a pas plus qu’ailleurs. Au Kazakhstan, comme en Europe, il faut toujours de la sainteté et de la bonne humeur. Et beaucoup de patience, car les choses avancent lentement.

Jusqu'à récemment (1998), Chimkent, une grosse ville au sud du pays, n’avait jamais eu ni paroisse ni prêtre. C’est dans une pièce de 15 mètres carrés, au quatrième étage d’un immeuble, que les prêtres espagnols qui s’y sont rendus ont créé la paroisse de «  Sainte-Thérèse de l’Enfant-Jésus ». Quelques mois après leur arrivée, alors que leur travail pastoral en était au tout début, ils ont vécu leur premier Noël au Kazakhstan. Cela leur a fait spécialement penser à ce fameux Noël, où notre Seigneur était arrivé dans la solitude de Bethléem : ils étaient seuls, eux aussi, sans paroissiens. Ils ont mis sur leur patène, à l’offertoire de la messe, le sacrifice de cette solitude...

J’ai appris aussi qu'un autre prêtre n'avait eu que deux personnes à la Messe de Noël : une vieille ukrainienne et une jeune fille. Le prêtre avait spécialement soigné son homélie, mais juste au début, la vieille dame a eu un malaise et la jeune fille est partie avec elle. Le prêtre plaisantait en me disant : « L'homélie me servira dimanche prochain ».

Et vos instants de joie ?

Ils sont nombreux. La visite de Jean-Paul II en septembre 2001, par exemple. D’Almaty, nous avons voyagé dans un train de nuit, avec 800 personnes, pour le rencontrer à Astana. Rappelez-vous que nos aînés associent les trains aux voyages de déportés, ayant été brutalement déplacés sous Staline. À l’arrivée à Astana, nous avons pris un gros bus, ainsi que des mini-bus, aux couleurs différentes. Plusieurs voitures de police ouvraient le cortège et cette fois-ci ce n’était pas pour les conduire dans un camp de déportés, mais sur la Place de la Patrie où une messe allait être dite. Les choses ont bien changé, n’est-ce pas ?

Il y a aussi les veillées pascales au cours desquelles, tous les ans, nous avons 25 adultes à baptiser à Almaty. Les enfants se font baptiser à d’autres moments de l’année. Il y a aussi les dates de la profession de foi de ceux qui s’incorporent à la totale communion avec l’Église catholique. Puis les moments où les adultes déjà baptisés se préparent à leur première confession et à leur première communion.

C’est toujours une grande joie que de constater combien la foi des personnes qui nous sont confiées se raffermit.

Avez-vous des souvenirs précis de la visite du Pape ?

Il y avait une grande foule à la messe du dimanche 24 septembre. Cinq mille personnes dont la plupart n’était pas catholique. C’étaient des gens d’Astana, qui avaient besoin d’entourer quelqu’un d’aussi prestigieux, avec une telle renommée de sainteté. La messe commença à 11 h et bien avant 10 h nous avions déjà pris place. Le temps était maussade, il faisait froid, le vent soufflait, la pluie menaçait. Tant et si bien que nous avons recouvert les ciboires de housses en plastique afin de les protéger. Le pape est arrivé juste avant 11 h, le soleil était au rendez-vous, malgré quelques gros nuages qui ont finalement disparu au bout de quelques minutes. L’ambiance changea du tout au tout : ni vent, ni froid… on était si bien…

Les kazaks sont très portés à interpréter ces signes. Ils ont été étonnés et admiratifs. Les journalistes en ont parlé : avec le Pape est arrivée la chaleur, l’un des biens les plus appréciés dans ces contrées.

À la fin de la messe, lorsqu’on annonça que le Saint-Père allait bénir les assistants, leurs objets religieux, les chapelets, chacun tira de sa poche ce qu’il avait sous la main. Il paraît qu’une dame musulmane qui avait fait son marché avant la messe, s’étant rendue après au chevet d’un parent malade, lui fit croquer une pomme qu'elle avait fait bénri pendant la messe... et ce parent fut guéri.

Entourer le Vicaire du Christ sur cette terre, notre « Souverain Pontife », comme on aime l’appeler ici, fit un bien fou à tous les catholiques. Après cette visite, les autorités locales ont davantage d’égards vis-à-vis des catholiques. Nous ne sommes pas l’objet d’égards particuliers, nous ne le souhaitons d’ailleurs pas, ce ne serait pas bon, mais nous sommes traités plus justement.

En Occident on pense que la chute du communisme a éveillé une grande soif de Dieu dans les pays ex-communistes. Est-ce le cas au Kazakhstan ?

Pas du tout. Après la chute du communisme, il y a eu un vide immense que les gens ont tâché de combler avec des modes de vie occidentaux, sous l’influence du cinéma et de la télévision, avec leur part d’ombre et de lumière. Nous vivons au rythme de la globalisation dont l’Occident porte une grande responsabilité.

Que demanderiez-vous à l’Occident ?

De s’attacher à la culture de la vie, de refuser l’avortement et l’euthanasie, d’accueillir la vie. De cultiver un véritable humanisme : celui de la personne qui dépense sa vie au service des nouveaux-nés, des vieillards souffrants, des enfants trisomiques. De réagir face à l’immoralité des conduites qui portent atteinte à la dignité de l’homme. De promouvoir des modèles de conduite honorable dans tous les domaines. En un mot : d’aider les personnes de bonne volonté à construire un monde plus humain, plus chrétien.

Le Kazakhstan faisait partie de l’URSS, dans une période dominée par une idéologie athée et contraire à Dieu. Connaît-on le message de Notre Dame de Fatima concernant l’URSS ? Y-a-t-il une dévotion spéciale envers Elle ?

Elle est représentée en un grand nombre de nos églises et nous sommes convaincus que sans la Vierge de Fatima, le changement n’aurait pas eu lieu. Dès que l’on met les pieds ici et que l’on prend acte de la masse de livres et de bibliothèques d’inspiration communiste, de l’histoire réinventée et de la vision matérialiste des arts et des sciences humaines, l’on se demande comment tout cela a pu s’effondrer en si peu de temps et sans effusion de sang. Cela ne peut avoir d’autre explication que surnaturelle.

À Kapchigai, ville à 60 km de la mienne, le curé a en charge une centaine d’enfants sans famille. Je lui ai rendu visite un 13 mai, et lorsque je suis entré dans son église, je l’ai trouvé à l’orgue, entouré de cette centaine d’enfants, tous très jeunes, dont l'aîné avait quatorze ans à peine, chantant à tue-tête, en russe : « le treize Mai, la Vierge Marie, est descendue des Cieux dans la grotte d’Iria… Ave, ave, ave Maria, ave, ave, ave Maria. C’est à trois pastoureaux que la Mère de Dieu… »

Ces enfants ne comprenaient pas tous le sens de ce qu’ils chantaient, mais cela a bouleversé notre cœur d’adultes.