Fioretti avril 2020

" Dans l’épreuve que nous sommes en train de traverser, nous aussi, comme Thomas, avec nos craintes et nos doutes, nous nous sommes retrouvés fragiles. Nous avons besoin du Seigneur, qui voit en nous, au-delà de nos fragilités, une beauté indélébile "

Fioretti du pape François
Opus Dei - Fioretti avril 2020

Le risque, c’est que nous infecte un virus pire encore, celui de l’égoïsme indifférent

Homélie du 19 avril 2020, Dimanche de la miséricorde :

« Dans l’épreuve que nous sommes en train de traverser, nous aussi, comme Thomas, avec nos craintes et nos doutes, nous nous sommes retrouvés fragiles. Nous avons besoin du Seigneur, qui voit en nous, au-delà de nos fragilités, une beauté indélébile. Avec lui, nous nous redécouvrons précieux dans nos fragilités. Nous découvrons que nous sommes comme de très beaux cristaux, fragiles et en même temps précieux. Et si, comme le cristal, nous sommes transparents devant lui, sa lumière, la lumière de la miséricorde, brille en nous, et à travers nous, dans le monde. Voilà pourquoi il nous faut, comme nous l’a dit la Lettre de Pierre, exulter de joie, même si nous devons être affligés, pour un peu de temps encore, par toutes sortes d’épreuves (cf. 1P 1, 6).

En cette fête de la Miséricorde Divine, la plus belle annonce se réalise par l’intermédiaire du disciple arrivé en retard. […] Mais le Seigneur l’a attendu. Sa miséricorde n’abandonne pas celui qui reste en arrière. Maintenant, alors que nous pensons à une lente et pénible récupération suite à la pandémie, menace précisément ce danger : oublier celui qui est resté en arrière. Le risque, c’est que nous infecte un virus pire encore, celui de l’égoïsme indifférent. Il se transmet à partir de l’idée que la vie s’améliore si cela va mieux pour moi, que tout ira bien si tout ira bien pour moi. On part de là et on en arrive à sélectionner les personnes, à écarter les pauvres, à immoler sur l’autel du progrès celui qui est en arrière. Cette pandémie nous rappelle cependant qu’il n’y a ni différences ni frontières entre ceux qui souffrent. Nous sommes tous fragiles, tous égaux, tous précieux. Ce qui est en train de se passer nous secoue intérieurement : c’est le temps de supprimer les inégalités, de remédier à l’injustice qui mine à la racine la santé de l’humanité tout entière ! Mettons-nous à l’école de la communauté chrétienne des origines, décrite dans le livre des Actes des Apôtres ! Elle avait reçu miséricorde et vivait la miséricorde : “Tous les croyants vivaient ensemble, et ils avaient tout en commun ; ils vendaient leurs biens et leurs possessions, et ils en partageaient le produit entre tous en fonction des besoins de chacun” (Ac 2, 44-45). Ce n’est pas une idéologie, c’est le christianisme. »

« Ça suffit ! Lui aussi avait une mère ».

Interview à ‘The Tablet’, Londres, 8 avril 2020 :

« Cette crise nous touche tous : riches et pauvres. Je suis préoccupé par l’hypocrisie de certains personnages politiques qui disent qu’ils veulent affronter la crise, qui parlent de la faim dans le monde, et qui fabriquent des armes pendant qu’ils parlent. C’est le moment de nous convertir de cette hypocrisie à l’œuvre. Car c’est un temps de cohérence. Soit nous sommes cohérents, soit nous perdons tout.

Chaque crise est une menace, mais aussi une opportunité. Aujourd’hui je crois que nous devons ralentir un rythme de consommation et de production déterminé et apprendre à comprendre et à contempler la nature. Et à nous reconnecter à notre environnement réel. C’est une opportunité de conversion. […] Nous ne devrons pas perdre la mémoire une fois passée la situation actuelle, nous ne devrons pas la classer aux archives et revenir à la situation précédente. […] Nous les hommes avons perdu la dimension de la contemplation ; le moment est venu de la retrouver, de voir le pauvre… de découvrir les nombreuses personnes marginalisées. Nous passons à côté d’elles, mais nous ne les voyons pas. Elles font partie du paysage, ce sont des choses. Voir les pauvres signifie leur rendre leur humanité.

Dans Les Carnets de la maison morte, de Dostoïevski, des gardes maltraitent le corps d’un détenu tout juste mort. Un prisonnier prend sa défense : “Ça suffit ! Lui aussi avait une mère”. Tout pauvre a eu une mère, mais nous dépossédons les pauvres ; nous leur refusons le droit à rêver de leur mère. Passons de la société hyper-virtualisée, désincarnée, à la chair souffrante du pauvre. Si nous ne commençons pas par là, la conversion n’a pas d’avenir ».

Pensons au « petit Judas » qui est en chacun de nous à l’heure de choisir : entre loyauté et intérêt

À Sainte-Marthe, le 8 avril 2020 :

« Ce qu’a été la vie de Judas, nous ne le savons pas. Un jeune homme normal, peut-être, avec aussi ses inquiétudes, parce que le Seigneur l’a appelé à être disciple. Jamais il n’a réussi à l’être : il n’avait pas le langage du disciple ni le cœur du disciple. […] Il était faible en tant que disciple, mais Jésus l’aimait… Et puis l’Évangile nous fait comprendre qu’il aimait l’argent : chez Lazare, quand Marie verse ce parfum très cher sur les pieds de Jésus, c’est lui qui fait une réflexion, et Jean souligne : “Il parla ainsi, non par souci des pauvres, mais parce que c’était un voleur” (cf. Jn 12,6). L’amour de l’argent l’avait conduit en dehors des règles : à voler, et de voler à trahir, il n’y a qu’un pas, tout petit. Celui qui aime trop l’argent trahit pour en avoir davantage, toujours : c’est une règle, c’est un fait établi. Le jeune Judas, peut-être bon, avec de bonnes intentions, finit en traître au point d’aller vendre au marché : Il se rendit chez les grands prêtres et leur dit : “Que voulez-vous me donner si je vous le livre, directement ?” (cf. Mt 26,14). À mon avis, cet homme avait perdu la tête.

[…] Jésus ne lui dit jamais “traître” ; il dit qu’il sera trahi, mais il ne lui dit pas : “Traître ! » […]Au contraire, il lui dit : “Mon ami” et il l’embrasse. […] Comment Judas a-t-il fini ? Je ne sais pas. La menace de Jésus est forte, ici ; une menace forte : “Malheureux celui par qui le Fils de l’homme est livré ! Il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit pas né, cet homme-là !” (cf. Mt 26,24). Mais cela veut-il dire que Judas est en enfer ? Je ne sais pas. […] Mais cela nous fait penser à autre chose, plus réel, plus d’aujourd’hui : le diable est entré en Judas, c’est le diable qui l’a conduit jusque là. Et comment l’histoire se termine-t-elle ? Le diable est un mauvais payeur […] Il te promet tout, et à la fin, il te laisse te pendre, seul dans ton désespoir.

Le cœur de Judas, inquiet, tourmenté par la cupidité et tourmenté par l’amour de Jésus –un amour qui n’a pas réussi à se faire amour– tourmenté dans ce brouillard ; il retourne chez les grands prêtres en demandant pardon, en demandant le salut. “Que nous importe ? Cela te regarde…” (cf. Mt 27,4) : le diable parle comme cela et nous laisse dans le désespoir.

Pensons à tous les Judas institutionnalisés dans ce monde, qui exploitent les gens. Et pensons aussi au “petit Judas” qui est en chacun de nous à l’heure de choisir : entre loyauté et intérêt. Nous avons tous la capacité à trahir, à vendre, à choisir dans notre propre intérêt. Nous avons tous la possibilité de nous laisser attirer par l’amour de l’argent ou des biens ou du bien-être futur. “Judas, où es-tu ?”. Mais la question, je la pose à chacun de nous : “Toi, Judas, ‘le petit Judas’ qui est en moi : où es-tu ?”. »

Les chauves-souris humaines ne savent se déplacer que la nuit

À Sainte-Marthe, le 2 avril 2020 :

« ”La lumière est venue dans le monde, et les hommes ont préféré les ténèbres à la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises” (Jn 3,19). Jésus reprend aussi cela sur la lumière. Il y a des personnes –nous aussi, parfois– qui ne peuvent pas vivre dans la lumière parce qu’elles sont habituées aux ténèbres. La lumière les aveugle, elles sont incapables de voir. Ce sont des chauves-souris humaines : elle ne savent se déplacer que la nuit. Et nous aussi, quand nous sommes dans le péché, nous sommes dans cet état : nous ne tolérons pas la lumière. Il est plus commode pour nous de vivre dans les ténèbres ; la lumière nous gifle, elle nous montre ce que nous ne voulons pas voir. Mais le pire, c’est que les yeux de l’âme, à force de vivre dans les ténèbres, s’habituent à tel point qu’ils finissent par ignorer ce qu’est la lumière. Perdre le sens de la lumière, parce que je m’habitue davantage aux ténèbres. Et tant de scandales humains, tant de corruption, nous signalent cela ! Les corrompus ne savent pas ce qu’est la lumière, ils ne connaissent pas. Nous aussi, quand nous sommes en état de péché, en état d’éloignement du Seigneur, nous devenons aveugles et nous nous sentons mieux dans les ténèbres et nous avançons ainsi, sans voir, comme les aveugles, en nous déplaçant comme nous pouvons.

Laissons l’amour de Dieu, que Jésus a envoyé pour nous sauver, entrer en nous et “la lumière qu’apporte Jésus” (cf. v.19), la lumière de l’Esprit entrer en nous et nous aider à voir les choses dans la lumière de Dieu, dans la vraie lumière et non dans les ténèbres que nous donne le seigneur des ténèbres. »

Jésus n’a pas nommé Marie Premier ministre

À Sainte-Marthe, le 3 avril 2020 :

« Marie a accompagné Jésus en tant que disciple, parce que l’Évangile montre qu’elle suivait Jésus : avec ses amies, les pieuses femmes, elle suivait Jésus, elle écoutait Jésus. Une fois, quelqu’un l’a reconnue : “Ah, voici sa mère”, “Ta mère est là” (cf. Mc 3,31)… Elle suivait Jésus. Jusqu’au Calvaire. Et là, debout… Les gens disaient sûrement : “Mais, pauvre femme, quelle souffrance !” Et les méchants disaient certainement : “Mais c’est aussi sa faute, parce que si elle l’avait bien élevé, il n’aurait pas fini comme cela”. Elle était là, avec son Fils, avec l’humiliation de son Fils.

Honorer la Vierge Marie et dire : “C’est ma mère”, parce qu’elle est Mère. Et c’est le titre qu’elle a reçu de Jésus, précisément là, au moment de la Croix (cf. Jn 19,26-27). Tes enfants, tu es Mère. Il ne l’a pas nommée Premier ministre et ne lui a pas donné de titres de “fonctions”. Seulement “Mère”. Et ensuite, les Actes des apôtres la montrent en prière avec les apôtres, comme une mère (cf. Ac 1,14). La Vierge Marie n’a voulu prendre à Jésus aucun titre ; elle a reçu le don d’être Sa Mère et le devoir de nous accompagner comme Mère, d’être notre Mère. Elle n’a pas demandé pour elle-même d’être une quasi-rédemptrice ou une co-rédemptrice, non. Il n’y a qu’un seul Rédempteur et ce titre ne peut pas être doublé. Seulement disciple et Mère. Et ainsi, nous devons la penser, nous devons la chercher, nous devons la prier comme notre Mère. Elle est la Mère. Dans l’Église Mère. Dans la maternité de la Vierge Marie, nous voyons la maternité de l’Église qui reçoit tout le monde, les bons et les méchants, tous. »

La vanité nous pousse à faire le paon

À Sainte-Marthe, le 21 avril 2020 :

« Très souvent, dans l’histoire de l’Église, là où il y a des déviations doctrinales –pas toujours, mais souvent– derrière, il y a l’argent : l’argent du pouvoir, qu’il s’agisse du pouvoir politique ou d’argent liquide, mais l’argent. L’argent divise la communauté. […]

Autre chose qui divise une communauté : la vanité, cette volonté de se sentir meilleur que les autres. “Je te remercie, Seigneur, parce que je ne suis pas comme les autres” (cf. Lc 18,11), la prière du pharisien. La vanité, sentir que je… Et aussi la vanité de me faire voir, la vanité dans les habitudes, dans la manière de s’habiller : bien souvent –pas toujours, mais bien souvent– la célébration d’un sacrement est un exemple de vanité ; celui qui s’y rend le mieux habillé, celui qui fait ceci, et cet autre… pour la fête la plus grande, la vanité entre aussi là-dedans. Et la vanité divise. Parce que la vanité te pousse à faire le paon et là où il y a un paon, il y a la division, toujours.

Mais l’Esprit vient toujours avec sa force pour nous sauver de cette mondanité de l’argent, de la vanité et des cancans, parce que l’Esprit n’est pas le monde : il est contre le monde. Il est capable de faire ces miracles, ces grandes choses. »

Notre Dieu fait des “heures extra”

À Sainte-Marthe, le 15 avril 2020 :

« Notre fidélité n’est autre qu’une réponse à la fidélité de Dieu. Dieu qui est fidèle à sa parole, qui est fidèle à sa promesse, qui marche avec son peuple en continuant la promesse, proche de son peuple. Fidèle à sa promesse : Dieu, qui se fait sentir continuellement comme Sauveur du peuple parce qu’il est fidèle à sa promesse. Dieu, qui est capable de re-faire les choses, de re-créer, comme l’a fait avec cet infirme de naissance dont il lui a re-créé les pieds, qu’il a guéri (cf. Ac 3,6-8), le Dieu qui guérit, le Dieu qui apporte toujours une consolation à son peuple. Le Dieu qui recrée. Une re-création nouvelle : c’est sa fidélité envers nous. Une re-création plus magnifique que la création.

Un Dieu qui continue et qui ne se lasse pas de travailler –disons “travailler”, “ad instar laborantis” (cf. Exercices spirituels 236), comme le disent les théologiens –pour faire avancer le peuple, et qui n’a pas peur de “se fatiguer”. […] Comme ce berger qui lorsqu’il rentre chez lui s’aperçoit qu’il lui manque une brebis et qui retourne chercher la brebis qui s’est perdue (cf. Mt 18,12-14). Le berger qui fait des “heures extra”, mais par amour, par fidélité… Et notre Dieu est un Dieu qui fait des choses extraordinaires, pas de façon payante : gratuitement. C’est la fidélité de la gratuité, de l’abondance. Et la fidélité c’est ce père qui est capable de monter maintes fois sur le balcon pour voir si son fils revient et qui ne se lasse pas de monter : il l’attend pour faire la fête (cf. Lc 15, 21-24). La fidélité de Dieu est une fête, elle est une joie, elle est une joie telle qu’elle nous fait faire comme l’a fait cet infirme : il est entré dans le temple en marchant, en sautant, en louant Dieu (cf. Ac 3,8-9). La fidélité de Dieu est une fête, c’est une fête gratuite. C’est une fête pour nous tous. »