- Un don de soi qui élargit le cœur.
« ET LORSQUE le temps de son départ approchait, Jésus prit la ferme résolution de se rendre à Jérusalem » (Lc 9, 51). Tout au long de ce voyage, le Seigneur dispensera de nombreux enseignements sur la miséricorde du Père, l’avènement du salut, la joie de la conversion… Le temps du départ de Jésus est, littéralement, le temps de son ascension : l’heure de son don de soi, de sa mort et de sa glorification approche. Le Christ entame ainsi la montée vers Jérusalem, le lieu où il donnera sa vie sur la croix et d’où rayonnera le salut, destiné à s’étendre progressivement à toute l’humanité.
L’évangéliste souligne que Jésus était fermement résolu à se rendre à la Ville Sainte. En effet, il marchait en tête de ses disciples ; et lorsque certains voulurent utiliser la menace d’Hérode pour l’arrêter, le Seigneur répondit : « Écoute : aujourd’hui et demain, je chasse les démons et j’opère des guérisons, et le troisième jour, j’achève mon œuvre. Mais il faut que je poursuive mon chemin aujourd’hui, demain et le jour suivant, car il n’est pas possible qu’un prophète meure hors de Jérusalem » (Lc 13, 32-33). Le Christ désire ardemment donner sa vie pour le salut de tous les hommes : « Je dois être baptisé d’un baptême, et comme j’ai hâte que cela s’accomplisse ! » (Lc 12, 50).
Jésus accomplit la volonté du Père avec passion. L’Évangile souligne qu’il se rendait à Jérusalem en pleine conscience de ce qui allait s’y passer. Comme le souligne saint Josémaria, « il se livre à la mort avec la pleine liberté de l’Amour » [1]. C’est peut-être cette détermination qui a éveillé chez ces trois personnages qui apparaissent aujourd’hui dans l’Évangile le désir de se donner : « Je te suivrai partout où tu iras » (Lc 9, 57). Contempler la démarche résolue du Seigneur peut également allumer dans notre cœur de généreux désirs de le suivre avec le même don de soi que celui avec lequel il a accompli sa mission.
JÉSUS utilise des expressions fortes pour encourager ces personnages à concrétiser leurs rêves de don de soi : « Laisse les morts enterrer leurs morts. Toi, va annoncer le Royaume de Dieu. Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière n’est pas digne du Royaume de Dieu » (Lc 9, 60.62). Car, comme le dira saint Paul des années plus tard dans l’une de ses lettres : « L’amour du Christ nous presse » (2 Co 5, 14).
La proximité du Seigneur change le rythme auquel nous étions habitués à marcher. C’est une hâte qui apparaît fréquemment dans l’Écriture : après l’Annonciation, Marie part sans tarder rendre visite à Élisabeth ; les bergers se précipitent à Bethléem en apprenant que le Sauveur est né ; et les femmes qui ont vu le tombeau vide courent annoncer la nouvelle aux disciples.
La raison de ces réactions est simple : quand quelqu’un découvre un événement qui transforme la vie, il ressent le besoin de le communiquer aux autres.
« Faire l’expérience de la présence du Christ ressuscité dans sa propre vie, le rencontrer “vivant”, est la plus grande joie spirituelle, une explosion de lumière qui ne peut laisser personne “indifférent”. Elle nous met immédiatement en mouvement et nous pousse à porter cette nouvelle aux autres, à témoigner de la joie de cette rencontre » [2]. La suite de Jésus ne naît donc pas d’une obligation imposée de l’extérieur, mais d’une joie qui met en route et élargit le cœur.
SUIVRE Jésus est une aventure, pleine de joies et de sacrifices. Il le dit clairement : « Les renardes ont leurs tanières et les oiseaux du ciel leurs nids, mais le Fils de l’Homme n’a pas où reposer sa tête » (Lc 9, 58). Peut-être la question se posait-elle dans l’esprit de ses auditeurs : le Maître n’en demandait-il pas trop, comme s’il allait au-delà de ce qu’une personne normale est capable de donner ? Cette chose si grande que le Seigneur demande, est-elle vraiment possible pour notre condition humaine ?
« Nous devenons pleinement humains lorsque nous sommes plus qu’humains, lorsque nous permettons à Dieu de nous emmener au-delà de nous-mêmes pour atteindre notre être le plus vrai » [3]. Le Christ ne nous appelle pas à renier notre humanité. Lorsque nous suivons le Seigneur, nous ne perdons pas ce que nous sommes : nous découvrons une capacité d’aimer, de servir et de nous donner que nous n’aurions peut-être pas imaginée. Saint Josémaria a exprimé cette réalité à l’aide d’une image : « Même si tu aimes beaucoup, tu n’aimeras jamais assez. Le cœur humain possède un immense potentiel d’expansion. Lorsqu’il aime, il s’élargit dans un crescendo d’affection qui dépasse toutes les barrières. Si tu aimes le Seigneur, il n’y aura aucune créature qui ne trouve sa place dans ton cœur » [4].
Nous ne savons pas quelle fut la réponse finale de ces trois personnages de l’Évangile d’aujourd’hui : s’ils ont suivi Jésus ou s’ils sont retournés à leur vie d’avant. D’une certaine manière, cette fin ouverte nous permet de nous immerger plus facilement dans la scène. L’invitation du Christ reste également valable pour chacun d’entre nous, avec son attrait et ses exigences. Nous pouvons demander à la Vierge Marie de nous aider à répondre comme elle l’a fait : sans tout calculer à l’avance, mais en ayant confiance qu’aucun pas fait aux côtés de son Fils ne reste sans fruit.
[1]. Saint Josémaria, Chemin de Croix, Xe station.
[2]. Pape François, Message, 15 août 2022.
[3]. Pape François, Evangelii gaudium, n° 8.
[4]. Saint Josémaria, Chemin de Croix, n° 5.