La douleur d’une Mère

Au lendemain de l'Exaltation de la Sainte Croix, l'Église se tourne vers la Vierge Marie des Douleurs. En effet, ayant rendu l’Âme, la souffrance de Jésus a pris fin mais celle de Marie s'intensifie. Pourtant, elle ressent le devoir de survivre et de maintenir l’espoir contre toute espérance raisonnable. « La Très Sainte Vierge est notre Mère, et nous ne voulons, ni ne pouvons la laisser seule. »

Alfonso Lombardi, Déploration du Christ, groupe sculpté en terre cuite, cathédrale de Bologne (Italie), 1525.

À la surprise générale, les auditeurs du Concert Spirituel aux Tuileries, le Vendredi Saint 1781, écoutèrent, à la place de l’habituel Stabat Mater de Pergolèse, celui de Joseph Haydn. Après une première protestation pour le changement, le public en fut ébloui ; de son côté, la critique musicale ne tarit pas d’éloges : noblesse de composition dès le début, tableau éloquent dans les développements ; la strophe Virgo virginum praeclara, par l’alternance d’un quatuor et des chœurs, offrait une texture contrastée de sentiments. Ces deux Stabat ont souvent captivé les Parisiens, comme la version polyphonique de Palestrina enchantait les Romains.

La séquence médiévale, fruit de la méditation affectueuse, éveille admiration et reconnaissance, invite à partager le sacrifice, à « s’enivrer du Sang » précieux, à « s’enflammer » devant les Plaies amoureuses, à les graver dans le cœur du croyant.

La foi de Marie a abouti à un don plénier de charité

La mère du Crucifié fut témoin d’exception du sacrifice, « donnant le consentement de son amour à l’immolation de la victime » (Lumen Gentium §58). Son pèlerinage de foi a bien repéré les jalons de la croix. D’abord, Notre Dame fut émue par les oracles du Serviteur qui expierait pour le peuple ; à l’Annonciation, le nom «  Jésus  » exprimait déjà le heurt avec le péché du monde ; au Temple, elle apprit son rendez-vous avec le glaive ; trente ans plus tard, elle frémissait devant l’avenir de « l’Agneau de Dieu » (Jean 1, 29). La dernière Pâque, avec l’escalade irréversible de calomnies et tortures, l’a comblée de souffrances : personne n’a jamais connu de douleur pareille (Lamentations 1, 12). La foi de Marie a abouti à un don plénier de charité, qui lui a fait mériter son statut de Mère des fidèles (Jean 19, 26-27), telle une nouvelle Eve arrivée aux sommets du martyre (Saint Bernard, Sermon pour l’octave de l’Assomption, §14). Quand nous imitons sa patience, la Mère des Douleurs nous reconnaît comme fils.

Quand nous imitons sa patience, la Mère des Douleurs nous reconnaît comme fils.

Ayant rendu l’Âme, la souffrance de Jésus a pris fin ; celle de sa Mère la relaye. Marie est écrasée, broyée par sa compassion. Dans son cœur, malgré la présence de quelques fidèles, se concentrent le départ déchirant du Fils et la désolation de la veuve. Son silence cache des cris d’acceptation de la volonté miséricordieuse du Père. « Ne pleure pas » (Luc 7,13) avait dit le Sauveur à une autre femme devant le cercueil d’un fils unique. Néanmoins Notre Dame, qui goûte le calice amer de l’injustice, ressent le devoir de survivre et de maintenir l’espoir contre toute espérance raisonnable. Dans le vertige du vide, elle découvre l’ampleur de la perte. « Quelle mère, quelle femme, ne fut jamais si heureuse et si digne de compassion ? » (Geoffroy de Saint-Victor, Planctus Mariae, daté de 1190).

Sur la base des récits évangéliques, la piété et l’art chrétiens se sont arrêtés sur la séquence lugubre : le Corps exsangue est descendu soigneusement du gibet ; il est embrassé par l’amour de la Mère qui prononce encore le Nom saint ; il est déploré par les disciples et enfin déposé pieusement dans le sépulcre en pierre. Dans l’esprit de Marie, ce n’est pas un adieu mais un au revoir.

« La Très Sainte Vierge est notre Mère, et nous ne voulons, ni ne pouvons la laisser seule » (Saint Josémaria, Chemin de Croix, 13). Dans sa vie, la piété du peuple chrétien a relevé sept épisodes principaux, appelés les sept douleurs. « Ceci ne devra pas se limiter à exprimer des sentiments humains face à la douleur d’une mère mais, dans la foi en la résurrection, il aidera à mieux comprendre la grandeur de l’amour rédempteur du Christ, auquel sa Mère est associée » (Directoire de la piété populaire §145). Elle enfin nous fera « atteindre la palme des vainqueurs » (Mémoire de Notre Dame des Douleurs, Séquence).


Illustrations : Germain Pilon, La Mère douloureuse, terre cuite polychrome, destinée à la Sainte Chapelle, 1586 (Louvre). - Alfonso Lombardi, Déploration du Christ, groupe sculpté en terre cuite, cathédrale de Bologne (Italie), 1525.

Abbé Fernandez