Le 21 juin 1946, le fondateur de l’Œuvre se trouvait à Barcelone où il prêchait une méditation dans un centre de l’Opus Dei. Il commentait qu’un ecclésiastique avait fait remarquer que l’Œuvre était arrivée à Rome avec un siècle d’avance et, tout en regardant le tabernacle, il ajouta : « Seigneur ! As-tu pu permettre que, de bonne foi, je trompe tant d’âmes ? J’ai tout fait pour ta gloire et en sachant que c’est ta Volonté ! »1 . Et il rappela les paroles de Pierre à Jésus : « Voici que nous avons tout quitté pour te suivre » (Mt 19, 27), puis, poursuivant sa prière : « Qu’adviendra-t-il de nous ? Tu ne peux pas abandonner ceux qui ont mis leur confiance en Toi ! »2.
Peu après, saint Josémaria et José Orlandis qui l’accompagnait, prièrent devant l’image de Notre-Dame de la Merci et embarquèrent à bord du paquebot J.J. Sister, qui assurait la liaison Barcelone-Gênes. Pendant la nuit, la mer fut très agitée. Le navire tanguait violemment. Les passagers entendirent des cris et le bruit de la vaisselle qui tombait et se brisait. Ils accostèrent à Gênes à la tombée de la nuit du 22. Le bienheureux Álvaro et Salvador Canals, qui les attendaient au port, les conduisirent à l’hôtel. Le lendemain matin, ils célébrèrent la messe dans l’église de Saint Sixte, puis, à bord d’une voiture de location, ils se rendirent à Rome, où ils arrivèrent peu après 21 h.
Une nuit de veille
Dès qu’il aperçut la coupole de Saint-Pierre, le fondateur, ému, récita à haute voix le Credo. Ils logeaient dans un appartement mansardé situé au n° 9 de la Piazza della Città Leonina, à quelques mètres de la colonnade du Bernin. À la surprise générale, alors que tous étaient allés se coucher, don Josémaria passa la nuit en veillée de prière sur la terrasse, le regard tourné vers les appartements pontificaux.
L’appartement dans lequel le fondateur logeait avec ses fils sur la petite place de la Città Leonina appartenait au Saint-Siège ; il était loué à Luciana Frassati – sœur de Pier Giorgio, canonisé en 2025 et épouse d’un diplomate polonais, Jas Gawroński –. Mme Frassati leur sous-louait une partie de la maison comprenant un vestibule, un petit couloir, la salle à manger, un oratoire, la chambre de saint Josémaria, une terrasse couverte et une salle de bains.
De nombreuses visites, de nombreuses démarches et l’audience avec Pie XII
Le bienheureux Álvaro, qui était à Rome depuis quelques mois, organisa pour saint Josémaria un programme de visites afin de favoriser des contacts utiles en vue d’obtenir le decretum laudis. En effet, en à peine deux semaines, il s’entretint avec de nombreuses personnalités ecclésiastiques3 . Ce furent des journées marquées par « de nombreuses visites, de nombreuses démarches et la grande providence de Dieu le Père » 4, accompagnées de prière et de travail sur les nouvelles formulations du décret – confié par le Saint-Siège à Larraona – et sur les Constitutions de l’Œuvre : « Nous étions plongés dans le droit canonique » 5, nota saint Josémaria dans son calendrier liturgique.
Le 16 juillet, le pape Pie XII le reçut en audience. Nous ne connaissons pas les détails de cette rencontre ; elle venait en quelque sorte clore ces premiers jours à Rome. Le fondateur était radieux : il n’avait pas imaginé un accueil aussi chaleureux de la part de la Curie. Et, malgré la grande chaleur, il accéléra le travail sur l’étude des « nouvelles formes »6 et du decretum laudis pour l’Opus Dei.
Le fondateur rendit également visite à d’autres personnalités ecclésiastiques et civiles, telles que le jésuite Severiano Azcona, assistant pour l’Espagne, qui s’engagea à écrire une lettre aux provinciaux afin qu’ils modifient leur attitude de méfiance envers l’Opus Dei ; José Antonio Sangróniz et Mario Ponce de León, respectivement ambassadeur et consul d’Espagne auprès de l’État italien ; Juan Teixidor, ministre chargé d’affaires auprès du Saint-Siège ; Carlos Calaf, directeur spirituel du Collège espagnol ; et Martin Gillet, maître des dominicains.
À la recherche d’un siège pour l’Opus Dei
Saint Josémaria s’attaqua également au deuxième objectif : s’établir à Rome. La Ville éternelle favoriserait le contact direct avec le Saint-Siège et la diffusion universelle du message de l’Œuvre. Il fallait donc trouver une maison qui servirait de siège central. Il visita quelques immeubles à vendre ou à louer et acheta des meubles, des lampes et des antiquités pour meubler l’appartement dans lequel ils vivaient.
Avec l’aide de ses fils, il obtint de la Pénitencerie Apostolique des indulgences pour ceux qui accomplissaient leur travail professionnel en offrande à Dieu et pour ceux qui embrassaient avec dévotion ou récitaient une brève prière devant la croix de bois placée dans les oratoires des centres de l’Opus Dei ; des rescrits de la Congrégation pour les Religieux, tels que l’autorisation accordée aux membres de l’Œuvre de se charger de l’entretien des objets de culte ; et un autre du Vicariat de Rome autorisant la création de la procuration générale de l’Opus Dei à Rome et la présence d’un oratoire semi-public. C’est avec une joie particulière qu’il reçut des mains de l’évêque de Forlì les reliques de saint Synphère et de sainte Mercurienne martyrs romains, ainsi qu’une relique du lignum crucis et d’autres reliques fournies par Umberto Dionisi, recteur de la Basilique Sainte-Cécile.
Quelques rêves réalisés
Le 3 juillet, il réserva l’Eucharistie dans l’oratoire de l’appartement de Città Leonina et, depuis lors, il y célébra régulièrement la messe. De plus, il concrétisa certains de ses rêves nourris depuis des décennies, comme celui de prier dans la basilique Saint-Pierre – où il se rendit deux jours après son arrivée – et de célébrer la messe dans les catacombes, en particulier celles de Saint-Calixte. Il célébra également la messe dans la cellule de saint Joseph de Calasanz, dans les chambres de saint Ignace de Loyola et dans l’église du couvent des Clarétains de la via Giulia. Il était heureux dans la Ville éternelle malgré la chaleur intense que son organisme affaibli par le diabète ressentait particulièrement. Avec la voiture louée par Canals, il fit quelques excursions à Ostie, Castel Gandolfo et Tivoli, parfois accompagné de Larraona ou de Goyeneche.
Saint Josémaria remarquait que la vie dans la Ville éternelle lui offrait une nouvelle perspective : « Je suis très content. Il fallait venir ici pour s’en rendre compte »7 , disait-il à ses frères. C’est pourquoi, outre le rappel des affaires pendantes en Espagne, il demandait dans ses lettres aux membres du Conseil Général et du Conseil Central de réfléchir aux personnes susceptibles de s’installer à Rome et à l’achat des objets nécessaires pour achever l’oratoire de la Città Leonina.
Une fois les premières démarches effectuées à Rome, il fut temps de renforcer le gouvernement et les activités de l’Œuvre. Le 31 août, saint Josémaria et le bienheureux Álvaro décollaient de l’aéroport de Ciampino pour retourner temporairement en Espagne. Outre leurs bagages personnels, ils emportaient avec eux les reliques de deux martyrs, la valise diplomatique8 de l’ambassade d’Espagne à l’intention du ministre des Affaires étrangères et celle du Vatican à l’intention du nonce en Espagne.
[1] Témoignage de Francisco Ponz Piedrafita, Pampelune, 17 octobre 2005, Archives générales de la prélature de l’Opus Dei (AGP), A.5, 238-3-5.
[2] Témoignage de Francisco Ponz Piedrafita, Pampelune, 17 octobre 2005, AGP, A.5, 238-3-5.
[3] Mgr Giovanni Battista Montini, pro-secrétaire d’État, qui se montra enthousiaste au vu du travail de l’Opus Dei auprès des intellectuels et s’engagea à demander pour lui une audience avec le Pape ; le cardinal Ernesto Ruffini, archevêque de Palerme ; le cardinal Federico Tedeschini, ancien nonce en Espagne ; Mgr Manuel Fernández-Conde, official de la Secrétairerie d’État ; Mgr Luca Ermenegildo Pasetto, secrétaire de la Congrégation des religieux ; les clarétains Siervo Goyeneche et Arcadio Larraona, officiaux de cette même Congrégation ; et Serafino De Angelis, official de la Pénitencerie Apostolique.
[4] Calendrier liturgique, 11 et 18 juillet 1946, AGP, A.2, 180-1-5.
[5] Calendrier liturgique, 11 et 18 juillet 1946, AGP, A.2, 180-1-5.
[6] Les associations de vie chrétienne et d’apostolat qui ne correspondaient pas à la conception canonique stricte des états de perfection, soit parce que les membres ne prononçaient pas de vœux publics, soit parce qu’ils ne menaient pas une vie commune. En raison de leur caractère novateur, on les appelait « nouvelles formes de vie chrétienne », « nouvelles formes de perfection », « nouvelles formes d’apostolat » ou « nouvelles formes de vie religieuse » ; ou simplement « nouvelles formes ».
[7] Lettre de Josémaria Escriva de Balaguer à Carmen et Santiago, Rome, 30 juin 1946, dans AGP, A.3.4, 259-1, 460630-3.
[8] L’ensemble de la correspondance qu’une mission diplomatique à l’étranger envoie à son propre gouvernement, ou reçoit de celui-ci, afin de lui permettre de communiquer avec son État en toute liberté et sécurité.
