Conscience chrétienne et culture politique

Voici l’exposé "Conscience chrétienne et culture politique dans les enseignements de saint Josémaria Escriva de Balaguer" que mgr Angel Rodriguez Luño, doyen de la faculté de Théologie de l’Université Pontificale de la Sainte-Croix, à Rome, a fait à l’occasion des 46èmes journées des Questions Pastorales, célébrées à Castelldaura, en Espagne, le 25 et 26 janvier 2011.

Bibliografía y ensayos

Voici l’exposé "Conscience chrétienne et culture politique dans les enseignements de saint Josémaria Escriva de Balaguer" que mgr Angel Rodriguez Luño, doyen de la faculté de Théologie de l’Université Pontificale de la Sainte-Croix, à Rome, a fait à l’occasion des 46èmes journées des Questions Pastorales, célébrées à Castelldaura, en Espagne, le 25 et 26 janvier 2011.

Voici l’exposé "Conscience chrétienne et culture politique dans les enseignements de saint Josémaria Escriva de Balaguer" que mgr Angel Rodriguez Luño, doyen de la faculté de Théologie de l’Université Pontificale de la Sainte-Croix, à Rome, a fait à l’occasion des 46èmes journées des Questions Pastorales, célébrées à Castelldaura, en Espagne, le 25 et 26 janvier 2011.

1.La formation de la conscience en matière sociale et politique

Dès le départ il nous faut préciser quel est le sens de l’expression «culture politique» dans notre réflexion actuelle. On ne trouve pas dans les écrits de Saint Josémaria ce qu’il est convenu d’appeler des "idées ou des opinions politiques", à savoir, des considérations proposant ou suggérant une solution concrète à un problème politique déterminé, confrontées à d’autres solutions possibles et légitimes pour un citoyen catholique. À ce propos, il avait assuré plus d’une fois «Je ne parle jamais de politique», et il avait toujours refusé de rentrer dans le jeu des opinions qui déterminent normalement le choix des citoyens d’un parti politique, d’un syndicat, d’un mouvement culturel, etc., avec la volonté de contribuer noblement à la configuration politique de son propre pays. Il n’a jamais permis que ses propos ou son activité ne soient interprétés dans un sens politique ni n’a jamais tenu à influencer les autres dans ce domaine-là. Par ailleurs, il n’a jamais demandé à qui que ce soit quelles étaient ses préférences politiques. Nous allons tout à l’heure parler des raisons qui motivaient cette ligne de conduite.

Les écrits de saint Josémaria contiennent, en revanche, de nombreux enseignements sur l’action sociale et politique des citoyens qui visent à exposer les points essentiels de l’éthique sociale et politique, ainsi que de la doctrine sociale de l’Église, parce que cet enseignement-là fait partie «des moyens spirituels nécessaires pour vivre comme de bons chrétiens au coeur du monde»

Il s’agit, écrivait-il, d’apprendre aux gens à «se comporter en bons chrétiens : à vivre avec tous, en respectant la liberté légitime de tous et en faisant que notre monde soit plus juste» .

Il faut préciser que l’activité de saint Josémaria n’avait pas comme finalité directe d’atteindre des objectifs concrets dans le domaine de la justice sociale ou de la politique. Ses enseignements sont plutôt un appel pressant «à une plénitude de vie chrétienne qui, en se réalisant au cœur du monde, produit constamment des fruits de transformation sociale, d’instauration de la justice, de fraternité et de paix» .

Il est toujours clair que l’appel à la plénitude de vie chrétienne transcende les réalisations sur le plan social et politique qui sont de ce fait «des effets qui surgissent comme une redondance ou un rajout, par rapport à la réalité centrale : l’identification radicale avec le Christ» .

La façon d’harmoniser la liberté politique légitime des citoyens avec la formation éthique-sociale qui est le commun dénominateur de la culture politique des catholiques, nous semble être une note très caractéristique de saint Josémaria, dont la compréhension adéquate mérite une mise au point des relations existantes entre la foi chrétienne et la politique.

2. Foi et politique

Les relations entre foi chrétienne et politique doivent se situer dans un cadre théologique fondamental qui est pour saint Josémaria celui de l’appel universel à la sainteté, le dynamisme profond de la vie morale chrétienne qui comporte une intense concentration christologique. Cornelio Fabro, auteur de l’une des meilleures études théologiques sur les écrits de saint Josémaria, note qu’il y a en eux le présence constante et unifiante d’une «compréhension particulièrement riche et cohérente du mystère du Christ, Dieu parfait et Homme parfait », qui permet de trouver dans « l’Incarnation du Verbe le fondement pérenne, actuel et opérant de la transformation chrétienne de l’homme et, à travers le travail humain, de toutes les réalités créées» .

La coexistence harmonieuse de la plénitude divine et humaine en Christ devient le paradigme de l’harmonie du surnaturel et de l’humain dans l’existence et les activités du chrétien. Dans son commentaire du passage de l’épître aux Colossiens (1, 19-20), saint Josémaria dit que «pour parler en toute rigueur, on ne peut pas dire qu’il y ait des réalités, bonnes, nobles, voire indifférentes, qui soient exclusivement profanes, à partir du moment où le Verbe de Dieu a fixé sa demeure parmi les enfants des hommes, qu’il a eu faim et soif, qu’il a travaillé de ses mains, connu l’amitié et l’obéissance et qu’il a éprouvé la souffrance et la mort» .

Il n’y a non seulement pas d’opposition entre notre vie d’amitié avec Dieu et notre souci de collaborer avec les autres à construire le bien commun, mais cet attachement devient un chemin d’union avec Dieu, soit parce qu’il s’agit d’un devoir civique de tous les citoyens que les chrétiens assument aussi par la charité, soit parce que les citoyens chrétiens l’exercent conformément à leur conscience informée par les valeurs évangéliques qui produisent ainsi des résultats concrets dans le domaine social .

Si saint Josémaria rejette toute idée du christianisme qui ne perçoive pas «sa relation avec les situations de la vie courante, avec l’urgence de s’occuper des nécessités des autres et de s’efforcer de porter remède aux injustices» , il rejette avec autant de force tout raisonnement qui oublierait la transcendance de la foi chrétienne et de la mission de l’Église par rapport aux différentes synthèses politico-culturelles concrètes présentes dans le monde au fil de l’histoire. Les fidèles laïcs sont appelés à «sanctifier de l’intérieur toutes les structures temporelles en y introduisant le ferment de la Rédemption» , mais leur tâche sur terre, précise saint Josémaria ne peut pas être conçue comme étant «le jaillissement d’un courant politico-religieux, —ce serait une folie— même si c’était avec la bonne intention d’infuser l’esprit du Christ dans toutes les activités des hommes. Identifier pleinement la foi chrétienne avec une synthèse culturelle concrète ou un projet politique déterminé, pour aussi bien que cela puisse paraître serait en soi étranger à la vérité enseignée par le Christ et causerait tôt ou tard un grand dommage pour l’Eglise et pour les âmes»

La question mérite aussi d’être analysée sous un autre rapport. Saint Josémaria avait une conscience claire que les activités sociales et politiques ne sont pas de simples énoncés de principes pérennes, mais des réalisations concrètes de biens humains et sociaux dans un contexte historique, géographique et culturel déterminé, marquées par la contingence au moins partiellement incontournable qui est la caractéristique de tout ce qui est pratique.

Voilà pourquoi il assurait que «personne ne peut prétendre imposer des dogmes qui n’existent pas dans des questions temporelles. Devant un problème concret, quel qu’il soit, la solution tient à bien l’étudier et puis à agir en conscience, avec une liberté personnelle et avec une responsabilité tout aussi personnelle» .

Ceci dit, il ne prétendait pas que toutes les affaires soient sociales ou contingentes, puisqu’il proclamait haut et fort, sans aucun respect humain, les exigences éthiques universellement valides. Sa pensée se reflète clairement ici : «N’oublie jamais que dans les affaires humaines, les autres peuvent aussi avoir raison : ils voient la même affaire que toi, mais sous un point de vue différent, avec d’autres nuances, un autre contour. Ce n’est que dans la foi et la morale que le critère est indiscutable : c’est celui de notre Mère l’Église».

C’est la raison pour laquelle Saint Josémaria affirma et défendit le droit et le devoir de la Hiérarchie de l’Église à prononcer des jugements moraux sur des affaires temporelles lorsque la foi ou la morale chrétiennes l’exigent .

Qui plus est, il enseigna constamment que les fidèles ont alors l’obligation morale d’accepter ces raisonnements doctrinaux , et il incorpora à son enseignement oral et écrit les contenus fondamentaux du magistère pontifical et épiscopal en matière sociale. Cette fonction du magistère ecclésiastique concerne les principes dogmatiques et moraux et les faits ou les projets qui leur sont contradictoires, mais il ne s’étend pas, excepté en certaines circonstances particulièrement graves, au choix d’une option politique déterminée s’il y en a plusieurs qui sont parfaitement compatibles avec la conscience chrétienne.

Ceci étant, il est bien entendu que tout ce que l’on va dire ensuite ne vise pas à suggérer des options politiques concrètes, mais à souligner quelques principes d’éthique sociale et politique qui informent la conscience chrétienne.

3. Participation et solidarité

La concentration christologique que l’on vient de mentionner détermine la vision de saint Josémaria sur ce qu’est pour un chrétien le fait d’être dans le monde et de vivre dans le monde, autrement dit, sa conception de la laïcité. Elle est contenue dans le binôme responsabilité et participation. Vivre dans le monde veut dire se sentir responsable de lui et d’assumer la tâche de participer aux activités humaines, professionnelles, culturelles, sociales et politique, pour les configurer conformément à la justice, la liberté et les autres valeurs évangéliques. Saint Josémaria écrit dans ce sens: «En tant que chrétien tu as le devoir d’agir, de ne pas t’abstenir, de prêter ta collaboration personnelle et te mettre, avec loyauté et avec ta liberté personnelle, au service du bien commun» . Le travail en faveur du bien commun demande volonté et générosité ce qui fait que la passivité, la paresse, le laisser-aller, sont des tentations qui guettent le chrétien et auxquelles il ne doit pas succomber. «Les enfants de Dieu, citoyens au même titre que les autres, nous devons participer, ‘sans crainte’, à toutes les activités et organisations honnêtes des hommes afin que le Christ y soit présent. Notre Seigneur nous demandera des comptes serrés si par laisser-aller ou par commodité, chacun de nous, librement, ne tâche pas prendre part aux œuvres et aux décisions humaines dont dépendent le présent et le futur de la société» .

En parlant de participation, saint Josémaria ne faisait pas allusion seulement aux citoyens, toujours peu nombreux, qui se vouent professionnellement à la politique, il ne voulait pas non plus dire qu’il fallait se dédier à la politique, ce qui ne serait pas bon pour ceux qui n’en ont pas les aptitudes nécessaires ; il pensait simplement au citoyen qui remplit ses devoirs civiques et exerce des droits et, aussi bien dans un cas que dans l’autre, est cohérent avec sa conception du monde, de l’homme et du bien commun politique, en associant librement avec ceux, qui chrétiens on non, partagent ces idées et sont prêts à les réaliser.

Dans ce sens, il regrettait le fait fréquent que «même des catholiques qui semblent responsables et pieux, soient dans l’erreur de croire qu’ils ne sont tenus que par leurs devoirs familiaux et religieux et ne veuillent presque pas entendre parler de devoirs civiques» .

En réalité il ne s’agit pas d’un devoir spécifique des chrétiens, mais un devoir général de tous les citoyens que les chrétiens doivent sanctifier. Les systèmes politiques actuels demandent la participation des citoyens sans laquelle ils ne sauraient fonctionner correctement. L’extension exagérée de l’appareil étatique ou la prédominance de solutions qui ne répondent pas au bon sens commun, mais à l’opinion d’une minorité d’activistes est dû en grande partie «à l’inhibition des citoyens, à leur passivité lorsqu’il s’agit de défendre les droits sacrés de la personne humaine. Cette inactivité enracinée dans la paresse mentale et dans la volonté inerte, se trouve aussi chez les citoyens catholiques qui ne sont toujours pas conscients qu’il y a d’autres péchés, encore plus graves, que ceux que l’on commet contre le sixième précepte du Décalogue» .

Le travail de promotion sociale, la lutte contre l’injustice, la corruption, la violence et le manque d’équité dans la distribution des biens économiques et culturelles est une partie très importante de cette participation à la vie sociale et politique. «L’on comprend très bien l’impatience, l’angoisse, les désirs inquiets de ceux qui ont une âme naturellement chrétienne et ne se résignent pas devant l’injustice personnelle et sociale que le coeur humain peut arriver à créer. Tant de siècles de vie commune entre les hommes, et encore, tant de haine, tant de destruction, tant de fanatisme dans le regard de ceux qui ne veulent pas voir et dans les cœurs qui ne veulent pas aimer. Les biens de la terre, répartis chez un petit nombre ; les biens de la culture, enfouis dans des cénacles. Et à l’extérieur, une faim de pain et de sagesse, des vies humaines qui sont saintes parce qu’elles sont issues de Dieu et qui sont traitées comme de simples objets, comme des données statistiques» .

Saint Josémaria encouragea beaucoup de monde à orienter leur activité professionnelle vers des travaux de promotion sociale à caractère éducatif, sanitaire, d’assistance social, etc. et donna des indications très utiles pour que ces activités soient efficaces compte tenu des ressources locales et de la dignité de tous ceux qui allaient en bénéficier.

4. Liberté, responsabilité et pluralisme

Le principe de liberté, avec celui de participation dont nous venons de parler, a une place centrale dans l’enseignement de saint Josémaria. Il conçoit la liberté comme étant un bien humain et chrétien de la plus haute importance. «Je répète et je redirai sans cesse que le Seigneur nous a gratuitement fait un grand cadeau surnaturel, la grâce divine ; et un autre don humain merveilleux, la liberté personnelle qui, pour ne pas se corrompre et devenir du libertinage, demande de nous l’intégrité, le souci efficace de déployer notre conduite dans le cadre de la loi divine, « parce que là où est l’Esprit de Dieu, là est la liberté » (2 Cor 3, 17). […] Parmi ceux qui m’écoutent, il y en a qui me connaissaient depuis longtemps. Vous pouvez donc témoigner que j’ai passé ma vie à prêcher la liberté personnelle, avec la responsabilité personnelle. Je l’ai cherchée et la cherche encore partout sur la terre, comme Diogène cherchait un homme. Et je l’aime chaque jour davantage, je l’aime par-dessus toute les choses terrestres : elle est un trésor que nous n’apprécierons jamais assez» .

Aimer la liberté demande nécessairement d’aimer «le pluralisme que la liberté implique» . Pluralisme n’est pas synonyme de conflit ou de tension : «Le fait que quelqu’un pense autrement que moi, surtout quand il s’agit d’affaires qui font l’objet de la liberté d’opinion, ne justifie en rien une attitude d’inimité personnelle ni même de froideur ou d’indifférence. Ma foi chrétienne me dit qu’il faut vivre la charité avec tous, même avec ceux qui n’ont pas la grâce de croire en Jésus-Christ» .

Un chrétien ne pense pas que son adversaire politique est son ennemi, il ne le hait ni ne le malmène, il le laisse parler, l’écoute et, en aucun cas, il n’a recours à la diffamation ni à la calomnie tout comme il ne se sert pas d’affaires privées sans rapport avec le bien commun comme d’une arme politique. Saint Josémaria considère toujours que la liberté est doublée de la responsabilité. Dans un texte très connu parce que très clair, il dit qu’un citoyen chrétien bien intentionné «n’a jamais l’idée de croire ou de dire qu’il descend du temple au monde pour représenter l’Église et que ses solutions sont les ‘solutions catholiques’ à ces problèmes […] Ce serait du ‘cléricalisme’, du ‘catholicisme officiel’ ou comme il vous plaira de l’appeler. En tous cas, c’est faire violence à la nature des choses. Vous devez diffuser partout une vraie ‘mentalité laïque’ qui permette de tirer trois conclusions : être suffisamment honnêtes pour endosser notre propre responsabilité personnelle ; être suffisamment chrétiens pour respecter nos frères dans la foi qui proposent, sur des matières discutables, des solutions différentes à celle que chacun de nous préconise ; et être suffisamment catholiques pour ne pas se servir de notre Mère l’Église, en la mêlant à des factions humaines» .

Cette dernière considération, dont l’essentiel est retenu par le Code de Droit Canonique de 1983, mériterait un commentaire plus vaste que nous ne pouvons pas faire ici. Il se pourrait que d’aucuns se demandent si cette façon de procéder n’affaiblirait pas la présence des chrétiens et des valeurs qui sont importantes pour les chrétiens, dans la vie sociale et politique. Mais en réalité c’est le contraire qui arrive. Vouloir imposer une seule opinion sur des affaires contingentes contribuerait à désunir les chrétiens en ce qui est en revanche vraiment incontournable.

Saint Josémaria écrivait à ce propos : «On trouve fréquemment des catholiques qui ont une affinité idéologique avec d’autres hommes,— même ennemis de l’Église— plus forte encore que le lien de la foi avec leurs frères catholiques et qui, tout en dissimulant les différences essentielles qui les séparent des personnes d’autres religions, ou sans aucune religion, ne savent pas tirer profit du ‘dénominateur commun’ qu’ils ont avec les autres catholiques, pour vivre en bonne entente avec eux et ne pas exaspérer les différences éventuelles d’opinion sur ce qui est contingent » .

5. Liberté et formation chrétienne

Mettre en exergue le principe de liberté et de responsabilité personnelles suppose que le citoyen chrétien a le souci d’acquérir une solide formation de sorte que son activité soit effectivement une contribution positive à l’ordre droit de la vie sociale. Saint Josémaria sentait vivement la nécessité de fournir à tous cette formation-là : «Je vous dirai, à ce propos, quel est mon plus vif souhait : j’aimerais que dans le catéchisme de la doctrine chrétienne pour les enfants, on enseigne clairement quels sont les points fermes sur lesquels on ne peut pas céder en agissant dans la vie publique d’une façon ou d’une autre; et que l’on affirme, en même temps qu’on est tenu d’agir, de ne pas s’abstenir, de prêter sa collaboration personnelle pour servir le bien commun avec loyauté et liberté personnelle. C’est mon vif désir parce que j’entends ainsi que les catholiques apprendraient ces vérités dès l’enfance et sauraient les mettre en pratique à l’âge adulte» .

Ce vœu s’est réalise, puisque désormais le Catéchisme de l’Église Catholique et différents catéchismes nationaux accordent l’importance qui leur est due aux sujets sociaux et politiques .

La question a une importance capitale puisque c’est de la formation appropriée des fidèles que dépend leur présence efficace dans la vie publique pour ordonner chrétiennement le monde et pour éviter la « sécularisation » des chrétiens.

Parler de formation ne revient pas à communiquer des solutions concrètes préfabriquées, fermées au dialogue constructeur. Former c’est plutôt promouvoir une sensibilité vis-à-vis des exigences du bien commun de même qu’encourager une réflexion qui, à la lumière de la foi permette de progresser dans la compréhension de la réalité et du changement social.

Saint Josémaria Escriva de Balaguer voyait que cette formation était une source et un motif de solidarité, c’est-à-dire, de participation solidaire à l’entreprise collective de la recherche de la vérité.

«Dans le cadre de cette entraide, il est important de contribuer à la connaissance, à la recherche, à la découverte de la vérité. Notre intelligence est limitée, avec notre effort et notre investissement, nous ne pouvons atteindre sans doute qu’une parcelle de la réalité, mais bien d’autres choses nous échappent. Une preuve de plus de la solidarité entre les hommes tient à partager les connaissances, à faire que les autres partagent les vérités que nous sommes arrivés à trouver pour constituer ainsi ce patrimoine commun appelé aussi civilisation, culture» .

6. Verité et charité

Avec le pluralisme dans les options politiques, il y a aussi dans la vie sociale une diversité de croyances religieuses et d’idées morales : dans un même État, une même ville, au sein d’une même famille, il y a fréquemment des personnes qui ont des croyances religieuses ou morales différentes de celles que notre conscience nous fait considérer comme étant vraies. Cette vie en commun peut créer et elle crée de fait des tensions et des problèmes d’origine diverse. La doctrine de l’Église Catholique sur le droit à la liberté religieuse, sur la coopération au mal ou sur l’attitude face aux lois injustes, par exemple, est un critère d’action pour certaines de ces situations.

Les problèmes historiquement liés aux différences religieuses et morales, avec des facteurs de type idéologique, ont crée, dans certains milieux, un état d’esprit porté à croire que l’existence d’une seule vérité sur le bien de la personne et des communautés humaines finit par engendrer des relations injustes de domination ou de violence entre les hommes.

Cette idée-là, que nous n’allons pas évaluer maintenant, peut engendrer des attitudes diverses : d’aucuns pensent qu’une certaine dose d’agnosticisme ou de relativisme est bonne ou au moins un moindre mal nécessaire à la bonne entente démocratique. De ce fait, ils pensent qu’il vaut mieux ne pas toucher les vérités ultimes dans le débat public et ils en arrivent parfois à exiger comme une condition préalable à tout dialogue, que l’interlocuteur soit prêt à renoncer, ou au moins à mettre entre parenthèse, les convictions qui formatent sa propre identité. Dès que quelqu’un ne joue pas le jeu, ils l’accusent d’être un mauvais citoyen, un ennemi de l’entente cordiale. Par ailleurs, d’autres se ferment au dialogue parce qu’ils ne veulent ou ne savent pas donner des explications ou par peur, parce qu’ils se sentent victimes d’un chantage moral, ou alors qu’ils pensent que le dialogue est un bien qui permettrait que l’on cède, c’est-à-dire que l’on renonce au moins extérieurement et de façon tactique, à la propre identité même si cette attitude est double, peu loyale par rapport aux propres convictions que par rapport aux interlocuteurs eux-mêmes.

Saint Josémaria se montrait spécialement sensible à ce propos. Deux enseignements néotestamentaires sont à la base de sa réflexion: l’avertissement du Seigneur sur ce qu’il n’y a pas de vrai dilemme entre ce qui est dû à Dieu et ce que l’on doit à César et l’enseignement de saint Paul sur ce que la vérité doit être exposée avec charité, sans blesser.

En adoptant l’enseignement paulinien, il n’avait aucun difficulté à harmoniser le droit à garder son identité intellectuelle et spirituelle propre et le devoir de parler simplement ou de collaborer avec ceux qui ont des idées différentes. «J’insiste normalement toujours, pour que cette idée soit bien claire pour vous, sur ce que la doctrine de l’Église n’est pas compatible avec les erreurs contre la foi. Mais, ne pouvons-nous pas être des amis loyaux de ceux qui pratiquent ces erreurs ? Si nous avons une conduite et une doctrine solides, ne pouvons-nous pas tirer avec eux la même charrette en tant de domaines?»

Il pensait sans doute que la collaboration avec des personnes ayant des croyances diverses pouvait être souvent l’occasion de diffuser la vérité et de dissiper des préjugés et des malentendus. En tous cas, il fallait à tout prix garder une ligne de conduite évangélique à l’origine de «la préoccupation chrétienne pour faire que disparaisse toute forme d’intolérance, de pression et de violence dans les relations des hommes entre eux. Aussi dans l’action apostolique, et mieux encore, surtout dans l’action apostolique, nous souhaitons qu’il n’y ait pas la moindre bribe de pression. Dieu veut qu’on le serve en toute liberté et, de ce fait, un apostolat qui ne respecterait pas la liberté des consciences ne serait pas droit».

Il fit très clairement la différence entre la relation intime de la conscience personnelle à la vérité et la relation entre les personnes. La première est dictée par la puissance normative de la vérité, puisqu’il n’est jamais honnête de ne pas être cohérent avec ce que la conscience juge être vrai ; la deuxième, par la justice et par les exigences inaliénables de la dignité de la personne. C’est pourquoi lorsqu’il parlait en pensant à la première de ces deux relations, il parlait de la sainte intransigeance, terme avec lequel il exprimait la cohérence, la sincérité, opposées à la fausseté, c’est-à-dire à l’attitude de celui qui est convaincu que deux plus deux font quatre et qui assure que cela fait trois et demi par faiblesse ou par commodité. Mais il ajoutait toujours que l’intransigeance concernant une vérité doctrinale n’est sainte que si elle est unie à la transigeance vis-à-vis de celui qui a une idée différente de la notre et que nous considérons erronée.

Son attitude là-dessus était ferme et claire et n’admettait aucune exception. Il pensait que l’intolérance est une injustice contre laquelle il faut se dresser ; «C’est pourquoi, si quelqu’un tentait de maltraiter ceux qui se trompent, soyez sûrs que je sentirais l’élan intérieur me poussant à me ranger de leur côté pour suivre, par amour de Dieu, le sort qui leur serait infligé» .

Il suivit personnellement cet enseignement. C’est un fait historique puisqu’en 1950 il obtint du Saint-Siège l’autorisation pour l’Opus Dei d’admettre en tant que coopérateurs des hommes et des femmes non-catholiques, voire non-chrétiens et ce fut fait jusqu’à nos jours.

Tout cela permet de comprendre qu’il aimait le dialogue ouvert, loyal et sincère. Il y croyait en tant que moyen de cohésion sociale et comme une occasion de compréhension et d’apostolat. Sans doute percevait-il que le bien commun de la société et surtout d’une société complexe comme la nôtre, demande que l’on mette en rapport des instances et des points de vues différents qui ne doivent pas se replier sur eux-mêmes ni agir en autarcie référentielle. Mais il voyait surtout que la condescendance aimante de Dieu qui voulut que son Verbe éternel se fît aussi parole humaine faisait du dialogue humain un critère de conduite engageante pour la conscience chrétienne.

Les écrits de saint Josémaria portent aussi sur d’autres aspects de la vie sociale (par exemple, sur l’opinion publique, la liberté d’enseignement, etc.), sur lesquels nous n’allons pas nous arrêter maintenant. Nous pensons cependant que les sujets traités ici sont suffisamment représentatifs de ce la culture politique propre à la conscience chrétienne supposait pour lui.

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[1] Saint Josémaria Escriva, Entretiens avec monseigneur Escriva , Ed. Le Laurier. Paris. Cf aussi Quand le Christ passe, n. 183. Ed. Le Laurier, Paris.

[2] Entretiens avec monseigneur Escriva, n. 27

[3] Ibid., n. 27.

[4] A. De Fuenmayor - V. Gómez-Iglesias - J.L. Illanes, L’itinéraire juridique de l’Opus Dei. Histoire et défense d’un charisme, Paris, Desclée, 1992.

[5] Ibidem.

[6] Nous avons repris, ici en y introduisant de nombreuses modifications, ce que nous avions déjà traité en A. Rodríguez Luño, Cultura política y conciencia cristiana. Ensayos de ética política, Rialp, Madrid 2007, pp. 51-86. Sur ces aspects du message de saint Josémaria voir aussi J.M. Pero-Sanz -J.M. Aubert- T. Gutiérrez Calzada, Acción social del cristiano. El beato Josemaría Escrivá y la Doctrina social de la Iglesia, Palabra, Madrid 1996 (avec une vaste bibliographie).

[7] C. Fabro, La tempra di un padre della Chiesa, en C. Fabro -S. Garofalo- M. A. Raschini, Santi nel mondo. Studi sugli scritti del beato Josemaría Escrivá, Ares, Milano 1992, p. 115.

[8] Quand le Christ passe, n. 112

[9] Cf. Ibid., n. 125.

[10] Ibid., n. 98.

[11] Ibid., n. 183.

[12] Ibid., n. 183

[13] Entretiens avec monseigneur Escriva, n.77.

[14] Saint Josémaria Escriva, Sillon, Ed. Le Laurier, n. 275

[15] Cf. Entretiens avec monseigneur Escriva, n. 11

[16] Cf. Ibid.,n. 29.

[17] Saint Josémaria Escriva, Forge, Ed. Le Laurier, n. 714.

[18] Ibid., 715; cf. aussi n. 717-718

[19] Lettre 9-I-1932, n. 46, citée en Cultura política y conciencia cristiana, cit., p. 76.

[20] Lettre 9-I-1959, n. 40, citée en Cultura política y conciencia cristiana, cit., p. 77.

[21] Quand le Christ passe, n. 111.

[22] Cf. Par exemple les initiatives dont on parle en Entretiens avec monseigneur Escriva, n. 71.

[23] Quand le Christ passe, n. 184.

[24] Entretiens avec monseigneur Escriva, n. 98.

[25] Ibidem.

[26] Ibid., n. 117.

[27] Lettre 30-IV-1946, n. 21, citée en Cultura política y conciencia cristiana, cit., p. 71.

[28] Lettre 9-I-1932, n. 45, citée en Cultura política y conciencia cristiana, cit., p. 71-72.

[29] Une préoccupation semblable repérée chez Jean-Paul II, dans Exhort. Apost. Christifideles laici, 30-XII-1988, n. 59-60.

[30] Lettre 24-X-1965, n. 17, citée en Cultura política y conciencia cristiana, cit., p. 72-73

[31] Cf. Concile Vatican II, Declaración Dignitatis humanae, 7-XII-1965.

[32] Cf. Par exemple Jean-Paul II, Enc. Evangelium vitae, 25-III-1995, n. 74.

[33] Cf. Ibid., n. 71-73. 35

[34] Cf. L’évaluation critique ce cette thèse dans l’encyclique Centessimus annus, n. 46.

[35] Cf. Mt 22, 15-22.

[36] Cf. Ef 4, 15; Forge, n. 559.

[37] Lettre 16-VII-1933, n. 14, citée en Cultura política y conciencia cristiana, cit., p. 83.

[38] Lettre 9-I-1932, n. 66, citée en Cultura política y conciencia cristiana, cit., p. 83-84.

[39] Cf. Lettre 16-VII-1933, n. 8 y 12; cit” en Cultura política y conciencia cristiana, cit., p. 84-85

[40] Lettre 31-V-1954, n. 19, citado en Cultura política y conciencia cristiana, cit., p. 70

[41] Cf. Entretiens avec monseigneur Escriva, n. 29; cf aussi n. 22

[42] Cfr. Conversaciones con Monseñor Escrivá de Balaguer, cit., n. 29; cfr. también el n. 22