Les bonnes manières

La courtoisie, l’affabilité, la politesse et des vertus analogues sont les sœurs cadettes d’autres vertus plus importantes. Et la famille est le lieu où l'on apprend le mieux, quel que soit son âge.

Famille et éducation
Opus Dei - Les bonnes manières

Il est évident pour tous que les us et coutumes ont évolué au cours des années ou qu’ils varient selon les régions. C’est pourquoi nous pourrions en conclure qu’il s’agit de quelque chose de purement conventionnel pouvant être modifié, voire ignoré, à souhait

Cependant, il apparaît aussi que dans le domaine de la courtoisie l’essentiel demeure. Nous avons tous entendu des phrases telles que celles-ci : « on voit bien à son comportement qu’il est issu d’une bonne famille » ou « qu’il est poli cet enfant », et si ces propos nous étaient adressés, nous nous sommes sentis flattés

Les vertus humaines, fondement des vertus surnaturelles, sont à la base des us et coutumes des peuples, de ce que l’on appelle d’ordinaire l’urbanité ou l’éducation.

Nous ne pouvons peut-être pas affirmer que l’affabilité, condition de celui qui est agréable dans ses rapports avec les autres et dans ses conversations, soit la vertu la plus importante. Elle suscite cependant en nous un sentiment d’empathie, de cordialité, de compréhension, difficile à expliquer ou à suppléer.

L’urbanité nos montre quelque chose sans quoi la vie en société devient impossible, elle nous apprend à être humains, civilisés. La courtoisie, l’affabilité, l’urbanité et des vertus analogues sont les sœurs cadettes d’autres vertus plus importantes. Leur particularité réside dans le fait que sans elles la vie en société deviendrait désagréable. Qui plus est, dans la pratique, quelqu’un de grossier et de discourtois pourrait très difficilement vivre la charité.

Regarder Jésus

Il a pu nous arriver, à un moment déterminé de notre vie, qu’ayant eu un comportement ou une attitude peu corrects, nous nous soyons demandé : « Qu’a-t-on pu penser de moi ? Pourquoi ai-je fait cela ? Comme j’ai été ridicule ! »

Nous voyons dans une page de l’Évangile deux attitudes contrastées : celle du bien-pensant de l’époque et celle d’une pécheresse [1]. Simon, le pharisien, a organisé un repas en accord avec la qualité de l’invité, quelqu’un qui est considéré comme un prophète. Il a sûrement prévu le plan de table, le personnel nécessaire pour le service, les mets qu’il allait lui offrir et les sujets de conversation qu’il voudrait aborder avec le Maître. Il fallait faire bonne figure devant ceux qui comptaient dans la société et devant l’hôte principal. Or, il a oublié quelques détails auxquels le Seigneur s’attendait.

« Tu vois cette femme ? dit-il à Simon. Je suis entré dans ta maison, et tu ne m’as pas versé d’eau sur les pieds ; elle, au contraire, m’a arrosé les pieds de ses larmes et les a essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas donné de baiser ; elle, au contraire, depuis que je suis entré, n’a cessé de me couvrir les pieds de baisers. Tu n’as pas répandu d’huile sur ma tête ; elle, au contraire, a répandu du parfum sur mes pieds [2].

À première vue, on dirait des bagatelles insignifiantes. Cependant, Jésus, Dieu parfait et homme parfait, en remarque l’absence. Saint Josémaria, qui a contemplé profondément la réalité de l’incarnation du Fils de Dieu, manifestée aussi dans des gestes qui pourraient échapper à un regard sans amour, commentait à propos de ce passage : Jésus-Christ apporte le salut, et non la destruction de la nature ; et nous apprenons de lui que se comporter mal envers l’homme, créature de Dieu, fait à son image et sa ressemblance (cf. Gn 1, 26), n’est pas chrétien [3].

Voilà des enseignements utiles pour quelqu’un qui veut sanctifier les différentes routes du monde et s’y sanctifier. D’autant plus que la nature humaine elle-même, avec ses dispositions et facultés, a été élevée par le Seigneur.

Il n’est rien, aussi insignifiant ou anodin qu’il semble, qui ne puisse être rapporté à Dieu. Soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, et quoi que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu [4]. Toutes les activités honnêtes ont déjà été rachetées, si bien que toutes, si elles sont accomplies en union avec le Christ, peuvent acquérir une valeur rédemptrice.

Les vertus sont aussi radicalement personnelles, elles appartiennent à la personne ; mais il est facile de répondre que la personne n’est pas une « pièce isolée » ; nous vivons en rapport avec le monde, nous coexistons avec d’autres personnes : nous sommes indépendants tout en dépendant les uns des autres : Nous nous aidons ou nous nous faisons du tort. Nous sommes tous des maillons d’une même chaîne [5].

Les vertus ont aussi ce caractère social. Elles n’existent pas pour nous faire briller ou pour alimenter notre égoïsme mais, en dernière instance, elles existent pour les autres. Pourquoi sommes-nous très à l’aise avec celui-ci et, peut-être, un peu moins avec celui-là ? Probablement, parce que il nous écoute et nous voyons qu’il nous comprend ; il n’a pas l’air d’être pressé, il communique la sérénité, il ne s’impose pas ; il fait des suggestions, est discret et pose tout juste les questions qu’il faut.

Celui qui sait vivre en bonne entente avec les autres, s’entendre, partager, offrir, accueillir, donner la paix est sur la voie de la vertu. Jésus nous enseigne que, si certaines qualités manquent, la vie en commun se détériore. Et les vertus que nous pourrions appeler vertus des rapports mutuels constituent le présupposé et le fondement sur lequel nous pouvons sertir le joyau de la charité.

Les vertus de la table

Il est très fréquent que le père et la mère travaillent en dehors du foyer, un phénomène qui touche de plus en plus de catégories de personnes. Les deux salaires sont nécessaires pour subvenir aux besoins domestiques. Les horaires différents et les distances posent de sérieuses difficultés pour que la famille se réunisse au grand complet, surtout dans les grandes villes. Heureusement que les enfants peuvent prendre leur repas de midi à l’école ! se disent certains parents.

Il ne faut pas penser pour autant qu’autrefois, lorsque tout le monde pouvait se retrouver à la maison pour le déjeuner, ces réunions étaient toujours glorieuses : les enfants se battaient entre eux ou se plaignaient de ce qu’on leur servait, les parents disputaient… C’était à peu de chose près comme de nos jours : sur le fond, les situations ont peu changé. Cela dit, aujourd’hui comme hier, il s’agit de profiter des occasions que la vie nous fournit et s’entraîner à transformer les contretemps en moyens de formation.

Combien de fois, par exemple, avons-nous pensé à profiter des dîners ou des déjeuners des fins de semaine pour faire une réunion familiale ? Il existe déjà des études dans lesquelles les garçons et les filles soulignent que "manger en famille" est l'activité la plus importante pour eux.

Etre avec les gens qui nous aiment, partager, se faire comprendre sont des façons de socialiser, d'apprendre à se donner aux autres. Il améliore les relations entre les membres de la famille, offre aux parents des moments informels pour mieux connaître leurs enfants et anticiper les difficultés éventuelles.

Combien de détails d’éducation s’apprennent autour d’une table : « Je te serai reconnaissant d’aller chercher le sel ». « T’es-tu lavé les mains avant de t’asseoir à table ? » « Redresse-toi et ne croise pas les jambes en mangeant ». « Peux-tu aider ton frère à mettre le couvert ou à débarrasser la table ? » « On ne jette pas le pain ». « Prend bien la fourchette ». « Coupe la viande en petits morceaux et ne parle pas la bouche pleine ». « Il ne faut pas avoir les yeux plus gros que le ventre, on doit manger tout ce que l’on s’est servi, qu’on l’aime ou non ». « Il faut porter la soupe à la bouche et non pas approcher la bouche de l’assiette ». « Essuie-toi les lèvres avant de boire et ne fais pas de bruit ». « Ne bois pas le coude sur la table ».

Quelques-unes de ces phrases peuvent varier selon les lieux, mais la plupart sont universelles. Certaines peuvent sembler négatives et il n’est pas nécessaire de les rappeler toutes ni continuellement. En même temps, vues en tant qu’affirmations, elles évoquent la considération avec laquelle nous devons traiter les autres : de petites choses qui révèlent la correction, la courtoisie, l’hygiène ; des marques de sollicitude sur des aspects qui, par inadvertance, pourraient gêner quelqu’un.

Dans les repas, l’on peut apprendre des choses élémentaires : la quantité raisonnable à se servir d’un plat, compte tenu du nombre de convives ; ne pas grignoter entre les repas pour mieux apprécier ainsi les plats qui sont proposés. D’un autre côté, manger ensemble est plus qu’un fait social. C’est aussi de la culture au sens le plus noble et rigoureux du terme.

La culture, comme un bon nombre d’auteurs l’ont bien mis en évidence, se rapporte au culte. Rendre à Dieu le culte qui lui est dû fait partie de la nature humaine, qui devient aussi culture sous forme de rites et d’institutions. Quelle belle façon de rendre au Seigneur toute la gloire si le rite des repas est précédé d’une prière ! Si nous invoquons la bénédiction de Dieu sur la famille et les dons que nous allons recevoir. Si nous remercions le Seigneur pour le pain qui nous est offert chaque jour et si nous prions pour ceux qui l’ont préparé et pour ceux qui vivent dans l’indigence.

Bénir la table est une coutume qui aide à intérioriser le fait que Dieu est toujours à nos côtés, à rendre grâce pour ce que nous recevons et à respecter tous ceux avec qui nous vivons.

Garder le bon ton

C’est aussi à table et dans les réunions de famille que les enfants se préparent à la vie en société. Il est de plus en plus clair que la devise tout est permis ne correspond pas à la réalité. Une personne qui se vexe pour un rien ou qui discute à tout propos est un partenaire compliqué dans le travail.

Quelqu’un qui néglige son aspect extérieur pour accueillir le public fait preuve de peu d’estime de lui-même et d’autrui et n’inspire pas la confiance, tout au moins de prime abord. S’exprimer correctement, savoir intervenir dans une conversation ou attendre son tour, apprendre à se présenter dignement, dans l’habillement et les accessoires, voilà quelques aspects de la vie en société.

Plus que la mode, c’est le style qui nous permet de rester à l’écart de la vulgarité. Avoir du style, de la classe, se caractérise davantage par la sobriété et l’équilibre, par la capacité de concilier extrêmes et contrastes que par le suivi de la mode.

Le style fait partie de notre personnalité. Par exemple, il est important d’apprendre à s’habiller selon les circonstances. Le soin ne consiste pas tant à avoir une garde-robe chère, de grandes marques, qu’à porter des vêtements propres et bien repassés.

Cela, les enfants l’apprennent et le mettent en pratique à la maison, en voyant comment leurs parents se comportent toujours avec élégance et discrétion. Assister à un repas de gala n’est pas la même chose qu’être avec des amis ou dans l’intimité familiale. Ni se promener habillé n’importe comment dans les couloirs de la maison plutôt que de passer une robe de chambre au saut du lit.

Les réunions familiales, y compris les repas, permettent aux enfants de raconter les petites aventures survenues à l’école, et aux parents de faire un commentaire opportun, de rappeler un critère sur un comportement déterminé. C’est l’occasion de partager leurs activités favorites, de s’enthousiasmer pour les randonnées en montagne ou pour l’histoire, d’introduire les enfants dans l’art fascinant de la narration.

Il est possible de programmer des excursions et des visites artistiques et de dévoiler, peu à peu, certains aspects des traditions familiales, religieuses, patriotiques ou culturelles. Les enfants apprennent à parler sans hausser le ton ni crier et, plus encore, ils s’exercent à l’art de l’écoute et s’habituent à ne pas interrompre le fil des conversations, à ne pas imposer leurs points de vue ni leurs exigences.

En famille, grâce à ces petits détails, nous prenons soin les uns des autres. Personne ne se présente mal habillé ni ne mange sans un minimum de tenue. Les mamans surtout pensent au plat qu’aime celui qui fête son anniversaire. Chacun passe le plat aux autres et reste attentif à ce dont ils ont besoin. L’un offre le pain ou l’eau à un autre avant de se servir lui-même. À la fin, l’action de grâce, car la reconnaissance favorise la concorde et celle-ci la joie et le sourire.

Après un bon repas pris en famille, nous sommes plus heureux, d’un bonheur non seulement physiologique, d’animal bien portant [6], mais plutôt d’avoir partagé notre intimité avec ceux que nous aimons le plus, et de s’être ainsi enrichis moralement.

Tous ces comportements dont nous venons de parler nous aident à former notre intériorité, à nous tourner vers Dieu et vers les autres. La femme et l’homme mûrs sont bien ancrés dans la réalité. C’est pourquoi ils se contentent de ce qu’ils ont et en profitent à fond. Ils ont appris à se respecter eux-mêmes, à être maîtres de leur âme et de leur corps. Ils se comportent en toute situation avec naturel, prudence et sens de la mesure. Ils persévèrent avec confiance dans l’amitié, le travail, les objectifs qu’ils se sont fixés, parce qu’ils sont plus capables de donner que de recevoir. Ils ont appris à être généreux et sortent chaque matin comme le soleil — exultavit ut gigas ad currendam viam, il se réjouit, vaillant, de courir sa carrière [7] —, avec une bonne humeur bénéfique qui dignifie tout ce qu’elle touche.



[1]. Cf. Lc 7, 36 suiv.

[2]. Lc 7, 44-46.

[3]. Amis de Dieu, n° 73.

[4]. 1 Co 10, 31.

[5]. Amis de Dieu, n° 76.

[6]. Cf. Chemin, n° 659.

[7]. Ps 19, 6.