Le travail humain peut se présenter sous des formes très diverses : il peut se dérouler en silence ou en équipe, sous les feux de la rampe ou de manière discrète, sous les yeux du grand public ou loin de toute reconnaissance. Cependant, au-delà de toutes ces différences, la tradition chrétienne a toujours compris le travail comme une réalité empreinte d’une profonde dignité spirituelle
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Il existe différents types de travail, les contextes sont innombrables et profondément divers. Le travail est commun à tous les êtres humains de par leur condition humaine, il se déroule au sein de contextes très variés, il a été l’objet de profondes transformations tout au long de l’histoire, et souvent aussi au cours de la vie de tout un chacun.
Certains travaillent dans de vastes espaces, en contact constant avec beaucoup d’autres personnes (cf. les open spaces des grandes entreprises) ; certains travaillent de manière très autonome et aménagent leur espace de travail à leur guise. Il y a des travaux réalisés en équipe, d’autres qui exigent du silence et de la solitude ; il y a des tâches exécutées au milieu du bruit de machines parce qu’elles accomplissent des opérations que l’être humain ne pourrait réaliser de ses propres forces, d’autres encore doivent se dérouler dans le plus grand silence, demandent de la concentration, de la précision et l’action presque imperceptible des mains.
Dans certains cas - pour les médecins, les enseignants ou les réceptionnistes - la dimension de service est évidente ; dans d’autres par contre, le service d’autrui reste implicite, les relations personnelles sont moins immédiates. Dans la recherche scientifique, le lien avec les besoins d’un client est moins évident ; produire des aliments n’est pas la même chose qu’écrire un livre. Il y a des travaux qui reçoivent facilement reconnaissance et récompense, et d’autres qui passent souvent inaperçus.
Un travail qui se fait prière
Un passage de la Bible - au chapitre 38 du livre de Ben Sira le Sage - présente de manière particulièrement vivante la dynamique des différents types de travaux humains, notamment certains travaux manuels, il souligne leur dignité aux yeux de Dieu. L’artisan, le potier, l’agriculteur ou le forgeron ne semblent pas s’occuper de réalités élevées, ils ne figurent pas non plus parmi les conseillers des rois ; leur activité se déroule loin des lieux de pouvoir et des discussions politiques. Cependant, c’est grâce à leur travail persévérant et silencieux que la société humaine peut exister et progresser :
« Tous ces gens-là [l’ouvrier, l’artisan, le forgeron et le potier] ont mis leur confiance dans leurs mains, et chacun possède la sagesse de son métier. Sans eux, on ne bâtirait pas de ville, on n’y habiterait pas, on n’y circulerait pas. Mais lors des délibérations publiques on ne va pas les chercher, dans l’assemblée ils n’accèdent pas aux places d’honneur, ils ne siègent pas comme juges, ils ne comprennent pas les dispositions du droit. Ils n’exposent brillamment ni l’enseignement ni le droit, on ne les trouve pas méditant des paraboles. Mais ils consolident la création originelle, et leur prière se rapporte aux travaux de leur métier. » (Cf. Si 38, 31-34)
En affirmant que leur prière tourne autour de leur travail, l’auteur sacré reconnaît que tout travail humain, même celui qui semble le moins influent ou important parmi les puissants de la terre, est une prière qui s’élève vers Dieu. Pour louer le Seigneur et lui parler, il n’est pas nécessaire d’abandonner le monde, chacun peut aussi le faire par le biais de son travail.
Les enseignements de saint Josémaria se situent dans la droite ligne de cette perspective biblique, caractéristique de la tradition sapientielle de l’Ancien Testament. Il n’a cessé de prêcher que tout travail peut se convertir en un lieu de rencontre avec Dieu, que toute tâche humaine - aussi humble soit-elle - a un spectateur divin. Comme pour la grande majorité des personnes, le contexte habituel de leur vie est le travail quotidien, c’est précisément en le réalisant que chacun est appelé à vivre les vertus chrétiennes et ainsi à cheminer vers la sainteté, en union avec le Christ.
« L’Œuvre est née pour contribuer à ce que les chrétiens, insérés dans le tissu de la société civile - par leur famille, leurs relations, leur travail professionnel, leurs nobles aspirations - comprennent que leur vie, telle qu’elle est, peut être l’occasion d’une rencontre avec le Christ, c’est-à-dire qu’elle est un chemin de sainteté et d’apostolat. Le Christ est présent en toute tâche humaine honnête : l’existence d’un chrétien ordinaire - qui peut paraître quelconque et médiocre à certains - peut et doit être une vie sainte et sanctifiante. » (Entretiens, n° 60)
Dans un des articles précédents, nous avons considéré les conséquences de l’incarnation du Verbe, qu’il a assumé véritablement notre humanité, avec tout ce que cela comporte de relations sociales, et qu’il a aussi exercé une profession concrète : celle d’un charpentier. Cela implique pour notre thématique au moins deux conséquences particulièrement significatives.
D’abord, que la vie ordinaire - telle qu’elle a été assumée et vécue sur la terre par le Fils de Dieu - est un endroit où tous peuvent s’identifier au Christ, et donc se sanctifier. Deuxièmement, que la diversité des circonstances propres à chaque existence quotidienne et à chaque travail donne à cet appel une dimension vraiment universelle, en la rendant accessible à l’immense majorité des hommes et femmes de tous les temps.
Cette dernière considération, résumée par le fondateur de l’Opus Dei par : « les chemins divins de la terre se sont ouverts » (cf. Instruction, mai 1935, n° 1), met en exergue le lien étroit entre sanctification du travail et appel universel à la sainteté. Cependant ce lien peut susciter quelques questions. Quelle relation y a-t-il entre ces deux réalités et les enseignements de saint Josémaria ? En quoi sa pensée était-elle particulièrement originale dans le contexte de la tradition théologique de son époque ?
Sainteté pour tous et mission de l’Opus Dei
Au sens strict, ce n’est pas parce qu’« universellement » les êtres humains effectuent tous et partout de nombreuses activités profanes que l’appel à la sainteté est « universel ». La racine est plus profonde : l’appel universel à la sainteté est l’expression de la vocation à s’identifier au Christ que tout croyant a reçue au baptême - c’est un don et une mission. Tout baptisé est appelé à devenir saint. Mais cela va plus loin : tout être humain est appelé à la sainteté en ce sens que chacun est destiné à devenir un membre vivant du corps mystique du Christ. Il existe des personnes qui n’exercent pas de profession, comme ceux et celles qui quittent le monde pour se dédier à la contemplation, ou encore ceux qui ne travaillent pas.
Cependant, Dieu demande à tout un chacun, quelles que soient ses conditions de vie - laïc, religieux, prêtre ; bien portant ou malade ; vivant au milieu du monde ou à l’écart - de se configurer à son Fils qui s’est fait homme pour nous. Même si cet aspect est clairement au cœur du Nouveau Testament et de la tradition des premiers siècles du christianisme, il a été perdu de vue pendant plusieurs siècles. Il a été ensuite repris par quelques auteurs de l’époque moderne et contemporaine - saint François de Sales, saint Alphonse Marie de Liguori ou encore saint John Henry Newman, entre autres - et sera au centre du message de saint Josémaria à partir des années 1930, pour être ensuite repris par le concile Vatican II dans son enseignement sur le peuple de Dieu (cf. Lumen gentium, chap. 2).
Alors on peut se demander ce qui est caractéristique de la mission de l’Opus Dei et de quelle manière l’enseignement sur la sanctification du travail, avec ses trois dimensions, sanctifier le travail, se sanctifier par le travail et sanctifier les autres par le travail, contribue à faire comprendre l’appel universel à sainteté présent dans l’Église.
Sur la base de ses Lettres ou Instructions - notamment les passages où saint Josémaria définit la mission de cette nouvelle institution qu’il se sent appelé à promouvoir - on peut déduire que la finalité pastorale de l’Opus Dei consiste à proposer des moyens spirituels et ascétiques nécessaires pour que l’appel à la sainteté puisse se réaliser justement dans le contexte du travail et de la vie ordinaire. C’est-à-dire aider les chrétiens à donner une empreinte chrétienne au travail, à la société humaine et à toutes les activités qui existent dans le monde
« Combien ceux qui savaient décrypter l’Évangile percevaient clairement cet appel général à la sainteté dans la vie ordinaire, la vie professionnelle, sans abandonner son propre milieu ! Cependant, pendant des siècles la plupart des chrétiens ne l’ont pas compris, et ce phénomène ascétique n’a pas pu éclore : pour que de nombreuses personnes cherchent ainsi la sainteté, sans quitter leur milieu, en sanctifiant leur profession et en se sanctifiant à travers leur profession » (Lettre 3, n° 91, traduction provisoire).
« Mes enfants, l’esprit de l’Opus Dei expose cette magnifique réalité que n’importe quel travail digne et honnête - humainement parlant - peut se convertir en une tâche divine. Il n’y a pas d’incompatibilité entre la morale chrétienne, la perfection chrétienne, et tout métier honnête - qu’il soit intellectuel ou manuel, considéré socialement ou peu considéré » (Lettre 14, n° 5, traduction provisoire).
Saint Josémaria comprend qu’à travers les fidèles laïcs présents dans les activités et les professions les plus diverses, le message de Jésus-Christ pourra atteindre tous les milieux et tous les recoins de la société, contribuant ainsi à réconcilier le monde avec Dieu.
« Nous pourrons atteindre facilement tous les lieux de travail, même les milieux très laïcistes, où l’on ignore, où l’on déteste Dieu, en nous immergeant dans notre travail professionnel ordinaire : c’est l’essence même de notre vocation, sans laquelle nous perdrions toute opportunité de sanctification conformément à notre esprit, toute opportunité d’apostolat dans le monde » (Lettre 13, n° 115, traduction provisoire).
« Cela fait deux ans qu’en raison des besoins de l’Œuvre, j’ai déménagé à Rome. Mon occupation principale a été de faire comprendre l’Œuvre aux personnes qui gouvernent l’Église universelle ; un jour j’ai décidé d’utiliser un exemple qui me paraissait très parlant. Alors que je discutais avec le cardinal Lavitrano, je lui ai montré une photo d’un de vos frères, chanteur d’opéra, en pleine action sur scène, et je lui ai dit : comprenez-vous maintenant que nous sommes des personnes courantes, que nous devons sanctifier toutes les professions, toutes les sortes de professions qu’effectuent les personnes qui ne quittent pas le monde ? » (Lettre 14, n° 2, traduction provisoire).
Saint Josémaria a compris que pour remplir la mission de l’Opus Dei, les fidèles laïcs ont besoin d’une formation spécifique pour être en mesure d’être des témoins de l’Évangile dans leur milieu professionnel et la vie de tous les jours. Il fallait en définitive qu’ils se nourrissent de ce que l’on pourrait appeler une « spiritualité du travail », adaptée aux conditions culturelles et sociales de notre époque.
Cela explique aussi le rôle qu’il a demandé de jouer aux prêtres qu’il souhaitait incardiner dans cette nouvelle institution : le sacerdoce ministériel devait proposer aux laïcs immergés dans les réalités temporelles, la direction spirituelle et la formation nécessaire pour qu’ils puissent exercer pleinement leur sacerdoce commun.
Même si l’appel universel à la sainteté n’est pas seulement lié au fait qu’il existe des milieux de travail sanctifiables très variés, les enseignements du fondateur de l’Opus Dei ont contribué à enraciner dans l’Église la conviction que « dans et à travers le travail on peut et on doit devenir saint » - que la sainteté est donc un objectif que le Christ propose vraiment à tout le monde.
Autrement dit : pour proclamer l’appel universel à la sainteté, ni l’Opus Dei ni aucune autre institution de l’Église ne sont nécessaires ni ne peuvent le revendiquer comme mission ou charisme exclusifs. Cependant, Dieu a voulu susciter l’Opus Dei pour manifester de manière concrète que cette sainteté est aussi possible pour ceux et celles qui travaillent et qui mènent une vie ordinaire au milieu du monde, en leur donnant les moyens spirituels et ascétiques dont ils ont besoin pour l’atteindre.
On appréciera mieux la nouveauté du message en prenant en compte le contexte ecclésiastique dominant du monde occidental au début du XXe siècle. L’appel à la sainteté était alors fréquemment interprété comme une invitation à quitter le travail séculier et la vie ordinaire afin de se consacrer à un nouvel état de vie - l’état clérical ou religieux - ce qui impliquait d’abandonner les réalités du monde.
« Souvent, l’envie me prend de crier à l’oreille de tant de femmes et de tant d’hommes que, au bureau et dans le magasin, dans le journal et dans le forum, à l’école, à l’atelier, dans les mines et dans les champs, protégés par leur vie intérieure et par la communion des saints, ils sont appelés à être des porteurs de Dieu dans tous les milieux, suivant en cela l’enseignement de l’apôtre : ‘Glorifiez Dieu par votre vie et portez-le toujours avec vous.’ » (Forge, n° 945).
« Bien des réalités matérielles, techniques, économiques, sociales, politiques, culturelles…, livrées à elle-même, ou aux mains de ceux qui n’ont pas la lumière de notre foi, deviennent des obstacles formidables pour la vie surnaturelle : elles constituent une sorte de chasse gardée, fermée, hostile à l’Église. Toi - chercheur, homme de lettres, homme de science, homme politique, travailleur… - parce que tu es chrétien, tu as le devoir de sanctifier ces réalités. Rappelle-toi que l’univers entier, écrit l’apôtre, gémit comme dans les douleurs de l’enfantement, attendant la délivrance des enfants de Dieu » (Sillon, n° 311).
Une spiritualité pour le monde du travail
Par de nombreux enseignements et exemples, le fondateur de l’Œuvre a exhorté ses enfants spirituels à découvrir dans le travail et la vie ordinaire un endroit privilégié de rencontre avec Dieu, non pas une distraction ou quelque chose qui les séparerait ou éloignerait de l’idéal de sainteté. À ce sujet, son homélie du 8 octobre 1967 sur le campus de l’Université de Navarre constitue un des textes de référence ; il a été publié par la suite sous le titre de « Aimer le monde passionnément ». Saint Josémaria y affirme que la vie spirituelle et le travail ordinaire ne peuvent pas former chez le croyant une sorte de « double vie » : en effet, il est possible de rencontrer le Dieu invisible précisément dans les réalités les plus visibles et les plus matérielles. Bien plus, si nous n’apprenons pas à découvrir Dieu dans la vie ordinaire, il nous sera difficile de le rencontrer.
La prédication du fondateur de l’Opus Dei a façonné ce que l’on pourrait appeler une « spiritualité du travail pour notre époque ». Tout au long de sa vie, il a donné des orientations concrètes pour alimenter la prière et cultiver une authentique vie contemplative au milieu des occupations quotidiennes. Il a par exemple encouragé à unir son travail au sacrifice eucharistique et à convertir toute sa journée en une prolongation de la sainte messe.
Il en outre a rappelé que pour témoigner de sa foi, les relations et les situations professionnelles constituent un endroit privilégié, notamment par l’exemple que l’on est amené à donner aux autres par sa manière de travailler, en se laissant orienter par la justice et la charité, et en le réalisant avec compétence humaine et professionnelle. Il ne s’agit pas seulement de commencer, accompagner ou terminer le travail par la prière, mais que le travail lui-même devienne prière.
Il existe de multiples moyens très concrets pour rester en présence de Dieu tout au long d’une journée de travail : se savoir en présence de Dieu le Père, qui nous regarde avec amour ; se rappeler que nous travaillons pour le Christ, avec le Christ et dans le Christ ; être attentif aux inspirations de l’Esprit Saint, qui nous aide à voir ce que Dieu nous demande à chaque instant, et comment exercer la justice et la charité envers les personnes qui nous entourent. Saint Josémaria a enseigné à remplir la journée de petits gestes d’amour : diriger son regard vers une image de la Vierge ou un petit crucifix placé sur le bureau ; se déplacer en pensée vers le tabernacle le plus proche (cf. Forge, n° 745-746) ; réciter l’Angélus à midi ; transformer les actes répétitifs et mécaniques en occasion de réciter intérieurement de brèves oraisons jaculatoires ; voir, au-delà des documents que nous étudions, les personnes que nous sommes appelés à servir ; rechercher Dieu dans le visage d’autrui ; consoler par la parole et l’exemple les collègues qui en ont besoin ; commencer par les tâches les moins agréables (souvent les plus nécessaires) en les unissant au sacrifice du Christ ; et finalement voir son lieu de travail comme un autel où nous nous unissons chaque jour à la messe du matin.
« Dans cette tâche professionnelle, réalisée devant Dieu, interviendront la foi, l’espérance et la charité. Ses incidences, les relations et les problèmes que comporte le travail, alimenteront votre prière. Votre effort pour mener à bien votre occupation ordinaire sera une occasion de porter la Croix, essentielle pour le chrétien. L’expérience de votre faiblesse, les échecs qui accompagnent tout effort humain, vous donneront plus de réalisme, plus d’humilité, plus de compréhension envers les autres. Les succès et les joies vous inviteront à rendre grâce, et à penser que vous ne vivez pas pour vous, mais pour servir Dieu et les autres » (Quand le Christ passe, n° 49).
La vie professionnelle ne fait pas obstacle à la vie de prière ; au contraire, c’est l’endroit où la prière peut s’enraciner et se développer en profondeur. On y découvre également le sacrifice caché qui donne du sens à ce que nous faisons et nous révèle sa signification spirituelle :
« Notre condition d’enfants de Dieu nous poussera — je le redis — à entretenir un esprit contemplatif au milieu de toutes les activités humaines (être lumière, sel et levain, par la prière, par la mortification, par notre profonde culture religieuse et professionnelle), et ce, afin d’accomplir ce beau programme : être d’autant plus en Dieu que l’on est dans le monde » (Forge, n° 740).
« Pourquoi cette Croix de bois, me demandes-tu ? — Et je te cite ce passage d’une lettre : “En levant les yeux du microscope, le regard tombe sur la Croix noire et vide. Cette Croix sans Crucifié est un symbole. Elle a un sens que les autres ne verront pas. Et celui qui, fatigué, était sur le point d’abandonner la tâche, se remet à l’oculaire et poursuit son travail, parce que la Croix vide appelle des épaules qui la portent.” » (Chemin, n° 277).
Au XXIe siècle, comment rencontrer Dieu dans son travail ?
Affirmer que le travail humain et l’activité professionnelle sont le lieu de notre rencontre avec Dieu, peut sembler une belle formule édifiante, sortie tout droit de la littérature spirituelle, mais apparemment déconnectée de l’expérience quotidienne de notre époque. Pour certains, introduire une référence explicite à Dieu dans le monde profane des relations professionnelles peut même s’apparenter à une stratégie artificielle et abstraite dans le but de faire oublier les vrais problèmes : les problèmes sociaux urgents, les conséquences négatives du chômage et des migrations, les conflits entre salariés et patronat, entre les citoyens et l’État, entre les concurrents sur un même marché ou entre personnes qui sont en concurrence pour accéder au même poste de dirigeant au sein d’une entreprise.
Dans les sociétés occidentales industrialisées notamment, de nombreux milieux professionnels sont marqués par l’anxiété et la compétitivité, par des tensions entre les parties prenantes, par la précipitation et la fragmentation des relations humaines - autant de facteurs qui souvent entraînent suspicion et méfiance. Pour les citoyens de la société de consommation d’aujourd’hui, « bien travailler » n’est pas synonyme de vertu, cela évoque plutôt la maximisation des bénéfices, l’augmentation de la visibilité médiatique ou encore le renforcement de la marque du groupe.
Le rythme accéléré de la production et le peu de temps disponible pour prendre des décisions sont propices au stress, fragilisent la qualité des relations personnelles, les instrumentalisent souvent, tout en les reléguant parfois à un niveau purement virtuel. Pour de nombreuses personnes, le travail est plutôt vécu comme une corvée à laquelle il faut échapper, non pas comme une réalité appelée à être sanctifiée. La vie - la vraie vie - ne commencerait qu’à la fin de notre journée de travail : ce n’est que là que nous pourrions être nous-mêmes, nous occuper de nos proches, de nos centres d’intérêt, de tout ce qui humainement nous permettrait de nous réaliser. Cela se manifeste par exemple lors de pots de départ à la retraite où l’on entend dire : « Enfin libre ! » - ce qui est symptomatique d’une conception du travail comprise surtout comme un esclavage, un poids ou une contrainte.
En admettant que la situation est bien telle qu’elle vient d’être décrite, une question se pose presque inévitablement : qu’est-ce que le message de la sanctification du travail du fondateur de l’Opus Dei peut apporter aux hommes et femmes de notre temps ? Il s’agit très clairement d’une proposition qui est aux antipodes de la culture contemporaine. Saint Josémaria lui-même en était pleinement conscient quand il rédigea une partie de ses notes spirituelles qui, plus tard, ont été rassemblées dans Sillon :
« Certains agissent avec des préjugés dans l’exercice de leur travail : par principe, ils ne se fient à personne et, bien sûr, ils ne comprennent pas le besoin de chercher à sanctifier leur activité. Quand tu leur en parles, ils te répondent qu’il n’est pas question d’ajouter une charge supplémentaire à celle de leur propre travail, qu’ils supportent de mauvais gré, comme un poids. Voilà l’une de ces batailles de paix qu’il faut gagner : trouver Dieu dans ses occupations professionnelles et - avec Lui et comme Lui - se mettre au service des autres. » (Sillon, n° 520).
Il propose à tous - même à ceux qui ne partagent pas la foi chrétienne - de tisser des relations humaines sincères et constructives, de reconnaître et de valoriser les talents de tout un chacun et de concevoir le travail comme un service, non pas comme l’affirmation de son propre ego. Il invite ceux et celles qui travaillent à s’engager, guidés par la charité chrétienne, en suivant une logique d’unité et non de division, en bâtissant sur la confiance, non pas sur un esprit de rivalité.
Il rappelle aussi que la dignité et l’importance d’une tâche ne se mesurent pas au résultat atteint ni aux bénéfices générés, mais à l’amour avec laquelle elle est réalisée et à l’esprit de service qui l’inspire.
« Il n’existe pas de travail de peu d’importance : tout travail a beaucoup d’importance. La valeur du travail dépend des conditions personnelles de celui qui le réalise, du sérieux humain et de l’amour de Dieu qu’il y met. Le travail de l’agriculteur qui se sanctifie en cultivant la terre est digne de considération ; tout comme celui du professeur d’université, qui fait le lien entre culture et foi ; ou celui de l’artisan, qui travaille de chez lui ; ou du banquier, qui fait fructifier les moyens économiques au bénéfice de la collectivité ; ou du politique, qui voit dans son mandat un service pour le bien de tous ; ou de l’ouvrier, qui offre au Seigneur le labeur de ses mains » (Lettre 14, n° 5, traduction provisoire).
En ce qui concerne les chrétiens, le fondateur de l’Opus Dei leur enseigne que le travail, la famille et la vie spirituelle ne sont pas des secteurs compartimentés mais des dimensions appelées à s’intégrer au sein d’une même existence, sanctifiée et sanctifiante. Il leur rappelle que l’apostolat et la relation avec Dieu ne commencent pas après la journée de travail, mais qu’ils apparaissent et se développent au cours de cette même activité professionnelle.
Ainsi, il suggère qu’en cultivant une mentalité professionnelle, chacun peut éclairer les autres aspects de sa vie : l’éducation des enfants, la participation à la vie de la cité et l’organisation responsable des loisirs. Il enseigne que l’on est capable de vivre la charité au travail si l’on est capable de vivre l’amour au sein de la vie de famille ; qu’au-delà de la messe, chaque fidèle peut vivre le sacerdoce commun tout au long des 24 heures de la journée ; que chaque minute a une valeur d’éternité ; et que tout moment est une occasion d’aimer Dieu et les autres.
Pour saint Josémaria, le travail canalise également toutes les énergies et les désirs de service en faveur du bien commun, au-delà du bénéfice personnel : une personne qui souhaite sanctifier son travail « ne peut pas se désintéresser du moindre problème, du moindre besoin de ses frères les hommes » (cf. Forge, n° 453). Cette dimension de service donne du sens et de la valeur au travail personnel.
Et finalement, l’appel de saint Josémaria à vivre comme des « contemplatifs au milieu du monde » a des conséquences spécifiques sur le travail quotidien. Au sein des multiples activités d’une journée, toute personne dotée d’un regard contemplatif arrive à remercier Dieu pour les vertus de ceux et celles qui l’entourent ; à pardonner de tout cœur les malentendus et les offenses ; à se montrer attentive à ceux qui souffrent, à ceux qui sont seuls ou aux laissés-pour-compte ; et à reconnaître en chaque personne la dignité de l’image et de la ressemblance de Dieu.
Celui qui contemple la création dans un esprit filial trouve aussi Dieu dans son travail, il s’émerveille de la beauté de l’univers et de son ordonnancement, il est fasciné par les avancées technologiques et de l’intelligence humaine, et se réjouit de pouvoir contribuer au progrès de la société en bâtissant des relations empreintes de charité et de justice. Et finalement, il loue le Seigneur pour la grâce de pouvoir coopérer, par le biais de son propre travail, au parachèvement de la création.
« Nous reconnaissons Dieu, non seulement dans le spectacle que nous offre la nature, mais aussi dans l’expérience de notre travail et de notre effort. Le travail est ainsi prière, action de grâces, parce que nous savons que c’est Dieu qui nous a placés sur terre, nous savons qu’il nous aime et que nous sommes les héritiers de ses promesses » (Quand le Christ passe, n° 48).
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Cette série d’articles est coordonnée par le Prof. Giuseppe Tanzella-Nitti, il est aidé par d’autres contributeurs, certains sont professeurs à l’Université pontificale de la Sainte-Croix (Rome).
