La porte de l'humilité

« Venez à moi car je suis doux et humble de cœur ». Dieu s'est fait petit pour que nous puissions être grands, de la vraie grandeur, l'humilité de cœur

Opus Dei - La porte de l'humilité

La façade de la basilique de la Nativité, à Bethléem laisse encore voir la trace de son ancien portail qui, avec le temps, s'est réduit à une petite porte d'à peine un mètre cinquante de hauteur. De la sorte, il n'était pas possible de pouvoir y entrer à cheval et le lieu saint se trouvait autant plus protégé d’incursions belliqueuses. Les dimensions restreintes de ladite porte interpellent encore le visiteur d'aujourd'hui. Il s'entend dire qu'il nous faut nous baisser, aller spirituellement à pieds, en quelque sorte, pour pouvoir entrer par le portail de la foi et rencontrer Dieu, si différent de nos préjugés et des opinions que nous nous faisons de Lui. Le Dieu qui se cache dans l'humilité d'un nouveau-né[1]

Nous sommes enfants de Dieu

Dans sa seconde encyclique, le Pape François nous rappelle l'une des raisons profondes de l'humilité. Il s'agit là d'une vérité simple et grande, que nous courrons facilement le risque d'oublier dans le tourbillon de notre vie quotidienne. « Nous ne sommes pas Dieu »[2]. La création, en effet, constitue le point de départ ferme de notre être. Nous avons reçu notre existence de Dieu. Accepter cette vérité fondamentale, c'est se laisser transformer par la grâce divine. Nous connaissons alors la réalité. Nous la perfectionnons et l'offrons à Dieu. L'amour envers le monde que saint Josémaria nous a communiqué nous pousse à vouloir rendre meilleurs ceux que nous aimons, là où nous les rencontrons, et selon nos possibilités. Et c’est au centre de cette tâche immense qu’il faut trouver l'humilité, « qui nous aide à connaître, en même temps, notre misère et notre grandeur »[3]. La misère, dont nous faisons fréquemment l'expérience et la grandeur d'être, par le baptême, fils et filles de Dieu en Christ.

La personne humble est sensible envers les dons de Dieu, tant pour ce qui est de sa propre vie que pour celle d'autrui. Elle comprend que chaque personne est un don de Dieu, et, elle accueille ainsi chacun, sans comparaisons ni rivalités.

L'humilité est " la vertu des saints et des personnes pleines de Dieu [...]. Plus elles deviennent importantes, plus augmente en elles la conscience de leur nullité et de ne rien pouvoir faire sans la grâce de Dieu (cf Jn 15,8) "[4]. C'est ainsi que sont les petits enfants. Ainsi sommes-nous devant Dieu. Aussi est-il bon de retourner à l'essentiel. Dieu m'aime. Une personne qui se sait aimée de Dieu -un Amour qui se découvre dans l'amour que Lui portent d'autres personnes- est à même d'aimer tout le monde.

Humilité envers les autres

L'humilité nous pousse à accepter la réalité telle qu'elle nous est donnée, et en particulier, des personnes qui nous sont les plus proches par les liens de la parenté, les liens de la foi, par la vie elle-même. « Ainsi donc, tant que nous en avons l'occasion, pratiquons le bien à l'égard de tous et surtout de nos frères dans la foi » (Ga 6,10). L'apôtre nous enseigne à ne pas nous lasser d'exercer une charité ordonnée. Envers ceux qui, comme nous, ont reçu le don du baptême. Comment ne pas les considérer comme des frères, enfants du même Père de bonté et de miséricorde? « L’humilité nous conduit comme par la main vers cette façon d’aborder notre prochain, qui est la meilleure : comprendre tous les hommes, vivre en bonne entente avec tous, pardonner à tous, ne créer ni divisions ni barrières, nous comporter, toujours, comme des instruments d’unité »[5].

La personne humble est sensible envers les dons de Dieu, tant pour ce qui est de sa propre vie que pour celle d'autrui. Elle comprend que chaque personne est un don de Dieu, et elle accueille ainsi chacun, sans comparaisons ni rivalités. Chacun est unique aux yeux de Dieu et apporte quelque chose que les autres ne peuvent pas donner. L'humilité pousse à se réjouir de la joie d'autrui, de ce qu'il existe et qu'il compte pour elle. La personne humble apprend à être quelqu'un de plus. La famille joue, en ce sens, un rôle primordial. L'enfant s'y accoutume à établir des relations, à parler et à écouter. Au milieu de ses frères et sœurs, il n'est pas toujours le centre de l'attention. Il apprend à rendre grâce, parce que, peu à peu, il se rend compte que les choses ont un prix. Ainsi, avec le temps, à l'heure d'un succès personnel, découvre-t-il que tant de choses ont été rendues possibles grâce aux dons de ses amis et de sa famille, de ceux qui ont pris soin de lui, lui donnant à manger et lui créant un foyer. L'humilité croît en fonction de la reconnaissance, et aussi du pardon. Pardonner, demander pardon, être pardonné. Qui suis-je pour que l'on me dise «pardonne-moi»? L'humilité de qui demande pardon, même s'il s'agit peut-être de quelqu'un revêtu d'une certaine autorité, s'avère toujours aimable et contagieuse. Elle l'est entre époux, entre parents et enfants, entre supérieurs et collaborateurs.

Qui s'attache à mettre fréquemment l'accent sur ce qui « ne lui va pas » ou l'irrite, le fait d'ordinaire par manque de largeur de vues, par défaut d'indulgence, d'ouverture d'esprit et de cœur

Sans être pour autant ingénu, le chrétien présente une bonne disposition habituelle envers ce qui vient du prochain, dans la mesure où, réellement, chaque personne a sa valeur propre, et où toute forme d'intelligence, qu'elle soit plus ou moins spéculative ou qu'elle vienne du cœur, est source de lumière. La conscience de la dignité d'autrui empêche de tomber dans « l'indifférence humiliante »[6]. Le chrétien, par vocation, est tourné vers les autres. Il s'ouvre à eux sans se préoccuper outre mesure de lui-même, qu'il paraisse ridicule ou qu’il tombe mal. Il est des gens qui, à force d'être timides, au lieu de communiquer lumière et chaleur, en viennent à intimider autrui. Ils pensent trop à eux-mêmes, victimes du qu'en dira-t-on... ou, peut-être d'un sens déplacé de l'honneur, de leur propre image, qui pourrait cacher de l'orgueil, ou d'un manque de simplicité.

Polariser l'attention sur soi-même, exprimer sans cesse des désirs excessivement concrets et singuliers, toujours insister sur des problèmes de santé plus ou moins communs, ou, au contraire, cacher exagérément à autrui une maladie alors que, la connaissant, il pourrait mieux nous aider, de sa prière et de son soutien, voilà sans aucun doute des agissements qui rendent probablement nécessaire une purification. L'humilité se manifeste encore par une certaine flexibilité dans notre effort pour communiquer ce que nous voyons ou ressentons. « Tu ne seras pas mortifié si tu es susceptible, si tu n'écoutes que ton égoïsme, si tu t'imposes aux autres, si tu ne sais pas te priver du superflu et parfois même du nécessaire, si tu t'attristes quand les choses ne vont pas comme tu l'avais prévu; en revanche, tu es mortifié si tu sais te faire tout à tous, pour les gagner tous.(1 Co 9,22) »[7].

Voir ce qu'il y a de bon et vivre ensemble

« Nous avons joué de la flûte et vous n'avez pas dansé, nous avons entonné des lamentations et vous n'avez pas pris le deuil » (Mt 11,17). Le Seigneur se sert d'une chanson ou peut-être d'un jeu populaire pour illustrer à quel point ses contemporains ne savent pas Le reconnaître. Nous sommes appelés à découvrir Dieu dans les évènements et les personnes. Il nous faut respecter les façons divines d'agir. Dieu crée, libère, rachète, pardonne, appelle.... « Nous ne pouvons pas courir le risque de nous opposer à la pleine liberté de l'amour avec lequel Dieu entre dans la vie de chacun »[8].

Nous ouvrir à autrui implique de nous faire tout à eux. Par exemple, pour participer à un sport collectif avec d'autres qui ont moins de technique, ou, en oubliant de faire des préférences pour nous reposer avec les autres comme ils en ont le goût. Lors de la vie en commun, la personne humble aime à être positive. L'orgueilleux, en revanche, tient à souligner démesurément les aspects négatifs. Dans la famille, dans le travail, dans la société, l'humilité permet de voir autrui à partir de ses vertus. Qui, en revanche, s'attache à mettre fréquemment l'accent sur ce qui « ne lui va pas » ou l'irrite, le fait d'ordinaire par manque de largeur de vues, par défaut d'indulgence, d'ouverture d'esprit et de cœur. Peut-être lui faudra-t-il apprendre à aimer les autres avec leurs défauts. C'est ainsi que se met en œuvre une pédagogie de l'amour qui, peu à peu crée une dynamique irrésistible : l'on se fait plus petit pour que les autres puissent croître. Il en a été ainsi du Précurseur, Jean Baptiste : « Il faut qu'Il croisse et que je diminue » (Jn 3,30). Le Verbe s'est fait plus petit encore. " Les pères de l'Église, dans leur traduction grecque de l'Ancien Testament, ont employé des paroles du prophète Isaïe que saint Paul emploie aussi pour signifier que les nouveaux chemins de Dieu se trouvaient déjà annoncés dans l'Ancien Testament. On y lisait : « Dieu a accompli sa parole et l'a abrégée» (Is 10,23; Rm 9,28)... Le Fils Lui-même est Parole, le Logos : la Parole éternelle s'est faite petite, petite au point de coucher dans une mangeoire. Il s'est fait enfant pour que la Parole puisse être à notre portée "[9].

Rien n'est étranger à la personne humble. Si, par exemple, elle s'efforce d'améliorer sa formation professionnelle, en plus de l'intérêt naturel qu'elle porte au domaine de compétence qui est le sien, c'est pour mieux servir les autres.

Jésus s'est mis à la portée de tous. Il savait dialoguer avec ses disciples, avoir recours à la parabole opportune, se mettre à leur niveau, comme, par exemple, pour résoudre le problème posé quant à l'impôt de César. Il n'hésite pas à traiter Pierre d'égal à égal (Cf Mt 17,27)[10]. Il sait parler aux femmes, saintes ou plus éloignées de Dieu, aux pharisiens, à Pilate. Il est important d'arriver à nous détacher de notre propre façon d'être, pour aller à la rencontre des autres. En évitant de nous laisser conduire par des obsessions ou des manies, en découvrant en chaque personne ce quelque chose d'aimable, cette étincelle d'amour divin. En nous conformant à être un de plus, selon les usages de notre maison ou de notre pays, à la lumière aussi du temps liturgique, qui rythme notre vie de fils et de filles de Dieu. Qui est humble vit attentif, dépendant de ceux qui l'entourent. Cette attitude est le fondement de la bonne éducation et se manifeste par bien des détails. Ne pas couper une conversation, un repas ou une soirée, et moins encore l'oraison mentale pour répondre au téléphone, sauf, évidemment, en cas d'urgence de force majeure. La charité, enfin, pousse ses racines dans l'humus, le terreau fertile de l'humilité. « La charité est patiente, la charité est aimable, elle n'est pas envieuse, elle n'agit pas avec superbe » (1Co 13,4).

Humilité dans le travail

Dans son encyclique « Laudato si », le Pape signale que tout travail est sous-tendu par « une idée quant à la relation que l'être humain peut ou doit établir »[11] avec son entourage matériel et humain. Le travail offre bien des occasions de grandir en humilité.

C'est, par exemple, le cas d'un dirigeant qui se montre trop autoritaire. On peut lui chercher une excuse, penser qu'il porte beaucoup de poids, ou, plus simplement, qu'il a mal dormi. Lorsqu'un collaborateur se trompe, il y a lieu de corriger l'erreur sans blesser la personne. S'attrister des succès d'autrui serait, certes, faire montre d'une faute d'humilité, mais aussi de foi « Toutes les choses sont à vous; vous êtes au Christ et le Christ est à Dieu » (1Co 3,22-23). Rien n'est étranger à la personne humble. Si, par exemple, elle s'efforce d'améliorer sa formation professionnelle, en plus de l'intérêt naturel qu'elle porte au domaine de compétence qui est le sien, c'est pour mieux servir les autres. Ceci suppose de rectifier l'intention, de revenir au point de vue surnaturel, de ne pas se laisser emporter par une ambiance superficielle ou même corrompue, sans regarder pour cela les autres de haut. L'humble fait la chasse au perfectionnisme, reconnaît ses propres limites et compte sur les autres pour améliorer ce qu'il aura fait. L'humble sait corriger et demander pardon. Lorsqu'il prend la tête, c'est plus une reconnaissance de son autorité qui lui confère le leadership qu'un certain pouvoir établi.

Dieu nous a appelés à être, en toute gratuité d'amour. Parfois, cependant, nous avons besoin de justifier notre propre existence. Symptôme d'une maladie de l'âme que le zèle dépensé à nous distinguer, à faire les choses d'une autre façon, à attirer l'attention. Symptôme encore que de nous préoccuper excessivement de nous sentir utile et de nous faire briller jusque dans le service. De tels symptômes nous invitent à demander de l'aide et à l'accepter en étant très dociles à la grâce. " Un œil sur le bien, et, l'autre, plus pénétrant, sur ce qui flatte notre propre ego, notre volonté attiédie accumule dans l'âme la lie et la pourriture de l'égoïsme et de la superbe (…), la conversation sans substance ou centrée sur nous-même, (...) ce non cogitare nisi de se, qui s'extériorise en non loqui nisi de se (...). La charité se refroidit, et la vibration apostolique se perd "[12]. Beaucoup penser à soi-même, ne parler que de soi...La personne humble évite de ramener les conversations à son histoire, à son expérience, à ce qu'elle a fait. Humble, elle évite de chercher démesurément une reconnaissance à ses mérites. Il est, en revanche, bien différent de faire mémoire des miséricordes de Dieu et d'abandonner sa propre vie au dessein de la Providence. Si la personne humble parle de ce qu'elle a fait, c'est afin que l'autre puisse développer son histoire. Ainsi donc, le témoignage d'une rencontre personnelle avec le Christ, compte tenu de la légitime pudeur de l'âme, peut aider l'autre à découvrir que Jésus l'aime lui aussi, qu'Il le pardonne, qu'Il le divinise. Quelle joie alors, «Je suis aimé, donc j'existe»[13].

Sommes-nous de ces personnes qui veulent que les autres se rendent à leurs arguments ? Une tendance excessive à insister sur notre propre point de vue peut s'avérer symptomatique d'un manque de souplesse d'esprit.

Il est des moments spécialement propices au renouvellement des désirs d'humilité. Par exemple, lorsque l’on reçoit une promotion, ou la titularisation dans un travail dont la visibilité publique est manifeste. C'est alors l'occasion de prendre des décisions qui reflètent une manière chrétienne de travailler. C'est le moment de considérer cette nouvelle position comme une opportunité que Dieu nous octroie pour mieux servir encore, tout en repoussant tout avantage personnel non nécessaire, ou en intensifiant encore notre attention envers les plus faibles, sans succomber à la tentation de les oublier, maintenant que l'on s'adresse à des gens que l’on ne côtoyait pas auparavant. Cette nouvelle charge ou ce nouveau travail, de par les gains et honneurs qui leur sont attachés, créent des circonstances propices à donner l'exemple du détachement. Il conviendra également que le récipiendaire n'accorde pas d'importance aux applaudissements qui, d'ordinaire, ne manqueront pas. Il lui faudra toutefois rester ouvert aux critiques, qui, bien que souvent moins explicites, s'avèrent sur certains points exactes. Nombreuses sont les manifestations de cette simplicité dans le travail : ne pas nous prendre au sérieux, lorsque, par exemple, nous nous surprenons à chercher si nous apparaissons sur telle ou telle photo, ou si nous sommes cités dans tel ou tel article. Dépasser la tendance à laisser notre signature sur tout, ou à amplifier un problème quand on nous demande conseil pour le résoudre comme s'il l'on devait toujours nous consulter pour cela.

Apprendre à rendre la justice

Dans le domaine professionnel, familial, et même récréatif, s'organisent des réunions ou s'opposent des points de vue divers voire aux antipodes les uns des autres. Sommes-nous de ces personnes qui veulent que les autres se rendent à leurs arguments ? Ce qu'il faudrait être, ce qu'il y aurait lieu de faire.... Une tendance excessive à insister sur notre propre point de vue peut s'avérer symptomatique d'un manque de souplesse d'esprit. Certes, céder, n'a rien d'automatique mais, souvent, dénote d'une intelligence éprouvée des situations. Mettre à profit les occasions de rendre un propre jugement est quelque chose d'agréable aux yeux de Dieu[14]. D'une phrase lapidaire, Benoît XVI commentait la triste tournure que Tertulien avait prise dans les dernières années de sa vie. «Lorsque la pensée elle-même ne voit que sa grandeur, elle en vient précisément à la perdre.»[15]

Il nous est parfois donné d'écouter des gens plus jeunes, moins expérimentés, amis peut-être mieux doués d'intelligence ou de cœur, ou qui se trouvent dans des fonctions où Dieu leur prête assistance. Certainement, nul n'aimerait passer pour fou, ou sans cœur mais si nous sommes plus préoccupés par ce que l'on pense de nous, c'est que nous manquons d'humilité. La vie de Jésus, Fils de Dieu est une leçon sans fin pour tout chrétien investi d'une haute responsabilité aux yeux du monde. Les acclamations de Jérusalem n'ont pas fait oublier le Roi des Rois que d'autres allaient mettre en croix et qui serait encore le serviteur souffrant. (cf. Jn 12,12-19).

Le roi saint Louis conseillait à son fils, s'il advenait qu'il fût roi un jour, qu'il ne défendît pas, dans les réunions du conseil royal, son opinion avec vivacité, sans avoir écouté auparavant les autres. « Les membres de ton conseil pourraient avoir peur de te contredire, chose qu'il ne faut pas désirer »[16]. Il est très salutaire d'apprendre à ne pas opiner avec légèreté, surtout lorsque, en plus de manquer de la grâce d'état et des données en possession de celui qui est constitué en autorité, l'on n'a pas la responsabilité ultime et que l'on méconnaît le fin mot de la question. D'autre part, aussi importante que la pondération et la réflexion, est la disposition à juger avec noblesse et magnanimité. Il faut parfois exercer la prudence d'écouter des conseillers et de changer d'avis. C'est en cela qu'humilité et sens commun manifestent l'importance de leur contribution à la croissance de la personne et de son efficacité. Le travail en équipe favorise la prudence de jugement. Faire équipe, unir les efforts, élaborer une pensée et arriver à une décision avec les autres : tout ceci est un exercice d'humilité et d'intelligence.

L'humilité du serviteur inutile

Dans les initiatives pastorales, les paroisses, les associations de bienfaisance, dans les projets d'aide aux immigrants, bien des solutions aux problèmes qui se posent sont loin d'être évidentes, ou, plus simplement, peuvent être abordées de différentes manières. Une attitude humble amène à manifester ce que l'on pense en propre, à dire, de façon opportune s'il se trouve des points à éclaircir, et à accepter même une orientation différente de celle que l'on voyait, confiant en ce que la grâce de Dieu assiste ceux qui exercent leur fonction avec rectitude et comptent sur l'aide d'experts en la matière.

L'on sait peu que l'Église catholique, dans une précieuse humilité collective, est l'institution qui donne vie au plus grand nombre d'initiatives au monde pour venir en aide aux pauvres et aux malades. Dans le peuple de Dieu, justement, où se côtoient l'humain et le divin, l'humilité est tout spécialement nécessaire. Qu'il est bon d'aspirer à être l'enveloppe que l'on jette à la lecture d'une lettre, ou l'aiguille qui laisse en place le fil et disparaît, une fois sa mission accomplie. Le Seigneur nous invite à dire : « nous sommes des serviteurs inutiles. Nous n'avons fait que notre devoir » (Lc 17,10). Ainsi, le prêtre aura l'humilité d'«apprendre à ne pas être à la mode»[17] de ne pas chercher à être du dernier cri, ni à l'avant-garde de tout. Il aura encore l'humilité de refuser, presque instinctivement, le premier rôle, qui, facilement, va de pair avec une mentalité de propriétaire des âmes. Parfois, le fidèle laïc, s'il est humble, respecte les ministres du culte pour ce qu'ils représentent. Il ne critique ni son curé ni, en général, les prêtres mais les aide en toute discrétion. Les enfants de Noé ont couvert la nudité de leur père qui s'était enivré. (cf Gn 9,23). "Comme les bons enfants de Noé, couvre du manteau de la charité les misères que tu vois chez ton père, le Prêtre"[18]. Saint Thomas More appliquait ce récit y compris au Pontife romain, pour qui le peuple chrétien aurait dû prier...au lieu de le persécuter![19]

Le temps appartient à Dieu: foi et humilité

« Le témoignage de l'Écriture est unanime : la sollicitude de la divine Providence, concrète et immédiate, a soin de tout, des choses les plus petites jusqu'aux plus grands évènements du monde et de l'histoire. Les Saintes Écritures affirment avec force la souveraineté absolue de Dieu sur le cours des évènements : « Notre Dieu est aux cieux. Tout ce qui Lui plaît, Il le fait » (Ps 115,3). Et, du Christ, il est dit : « S'il ouvre, nul ne fermera ; s'il ferme, nul n'ouvrira » (Ap 3,7). « Le cœur de l'homme nourrit bien des projets, mais seul se réalise le plan de Dieu » (Pr 19,21)[20]. Et, pour mieux nous situer dans cet horizon, la direction spirituelle est un moyen excellent. L'Esprit Saint agit, avec patience, et compte avec le temps. Le conseil reçu doit faire son chemin dans l'âme. Dieu attend l'humilité d'une oreille attentive à sa voix. Il est alors possible de tirer un profit personnel des homélies que l'on entend en paroisse, non seulement pour y apprendre ceci ou cela, mais surtout pour s'améliorer. Prendre des notes lors d'une causerie de formation ou d'un moment de prière, afin de les commenter après, avec quelqu'un qui connaît bien notre âme, c'est aussi reconnaître la voix de l'Esprit Saint.

Foi et Esprit Saint vont de pair. Dans notre pèlerinage sur terre vers la patrie céleste, il est nécessaire de nous laisser guider par le Seigneur, en recourant à Lui et en écoutant sa Parole[21]. La lecture apaisée de l'Ancien et du Nouveau Testament, assortie de commentaires théologiques et spirituels, nous aide à comprendre ce que Dieu nous dit à chaque instant, en nous invitant à la conversion : « mes pensées ne sont pas vos pensées, ni vos chemins mes chemins, oracle du Seigneur » (Is 55,8; cf Rm 11,33). L'humilité de la foi s'agenouille devant Jésus Christ présent dans l'Eucharistie, adorant le Verbe incarné comme les bergers de Bethléem. C'est ce qui est arrivé à sainte Bénédicte de la Croix, Édith Stein. Elle n'a jamais oublié cette femme qui est entrée dans une église, ses cabas pleins d'achats, et s'est agenouillée pour faire sa prière personnelle, en conversation intime avec Dieu[22].

L'humilité amène à vivre un présent allégé de tout avenir, parce que nous, chrétiens, sommes de ceux qui « ont désiré sa venue avec amour » (2Tm 4,8). Si des circonstances moins favorables nous agacent, c'est que nous avons besoin de grandir en foi et en humilité. « Quand tu t'abandonneras vraiment entre les mains du Seigneur, tu apprendras à te contenter de ce qui arrive, et à ne pas perdre ta sérénité si tes activités ne prennent pas la tournure que tu souhaites malgré ton acharnement et les bons moyens que tu as employés... C'est qu'elles auront pris la "tournure" que Dieu voulait qu'elles prennent. »[23]. De la sorte, l'on évite un mécontentement exagéré, ou la tendance à garder les humiliations en mémoire. Un fils de Dieu pardonne les offenses, ne garde pas rigueur, va de l'avant[24]. Et s'il vient à penser qu'un autre l'a offensé, il essaie de ne pas garder mémoire des offenses, de ne pas garder rancœur. Il regarde Jésus tout en sachant « Et si bien des péchés furent pardonnés à Marie-Madeleine parce qu’elle a beaucoup aimé, moi, à qui il a été pardonné davantage encore, quelle grande dette d’amour il me reste ! »[25] La personne humble dit, avec saint Paul : « oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l'avant, tendu de tout mon être et je cours vers le but, en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, dans le Christ Jésus » (Ph, 3,13-14).

Une telle attitude nous aide à accepter la maladie, et à la transformer en une charge féconde : c'est une mission que Dieu nous donne. Et une partie de cette mission est d'apprendre à faciliter à autrui l'aide qu'il peut nous apporter pour alléger notre douleur et nos possibles angoisses. Se laisser assister, soigner, accompagner est preuve d'abandon entre les mains de Jésus qui se fait présent dans nos frères. Il nous faut compléter «ce qui manque aux souffrances du Christ pour son corps qui est l'Église.». (Col 1,24).

La conscience de notre faiblesse nous portera à nous laisser aider, à être indulgents envers autrui, à comprendre la condition humaine, à éviter les surprises pharisaïques. Notre faiblesse nous ouvre l'intelligence et le cœur pour comprendre celle des autres. On peut rectifier l'intention, par exemple, ou penser que telle personne s'est trouvée dans des situations très difficiles à gérer. Cela, certes, ne suppose évidemment pas d'ignorer la vérité en appelant « le mal bien et le bien mal » et en changeant «l'amertume en douceur et la douceur en amertume» (Is 5,20). Par ailleurs, il peut arriver parfois que l'on tende à se sous-estimer. Une telle sous-estime, fréquente dans de nombreux milieux, n'est pas non plus salutaire. Elle ne correspond pas à la vérité. Elle coupe les ailes de qui est appelé à voler dans les hautes sphères. Il n'y a pas de raison pour se démoraliser. L'humilité nous conduit à accepter ce qui nous échoit, profondément convaincus que les chemins sur lesquels le Seigneur entend nous conduire sont des chemins de miséricorde (Cf Heb 3,10; Ps 95 [94] ,10). Mais cette humilité nous amène encore, en elle-même, à rêver avec audace : « Se sentir argile, réparé avec des agrafes, est une source continuelle de joie ; cela veut dire nous reconnaître peu de chose devant Dieu : enfant, fils. Et, quand on se sait pauvre et faible, y a-t-il plus grande joie que celle de se savoir aussi fils de Dieu ? »[26].

Ouverture à la Providence

Humble, l'homme ou la femme reste ouvert à l'action de la Providence sur son futur. Il ne cherche ni ne désire tout contrôler, ni avoir d'explication à tout. Il respecte le mystère de la conduite humaine et fait confiance à Dieu, même si le lendemain paraît incertain. Il ne tente pas de connaître les intentions secrètes de Dieu, ni ce qui est au-dessus de ses forces. (Cf Si 3,21). La grâce de Dieu lui suffit, parce que «ma puissance (celle de Dieu) se déploie dans la faiblesse » (2Co 12,9). Nous trouvons cette grâce en fréquentant Jésus-Christ : elle est participation à sa vie.

Dans une émouvante action de grâces à Dieu son Père, Jésus invite ses disciples de tous les temps à s'approcher de Lui, quia mitis sum et humilis corde (" parce que Je suis doux et humble de cœur "). Doux et humble de cœur, le Seigneur sera pour nous compréhension et apaisement. Nous nous approchons de Dieu dans l'Eucharistie, de son Corps blessé et ressuscité. In humilitate carnis assumptæ, comme le souligne la préface I de l'Avent – il vient pour la première fois dans l'humilité de notre chair. Nous touchons du doigt l'ineffable humilité de Dieu. « Humilité de Jésus : à Bethléem, à Nazareth, au Calvaire… — Mais plus d’humiliation et d’anéantissement encore, dans l’Hostie sainte : plus que dans la crèche, qu’à Nazareth, ou sur la Croix »[27]. La Vierge Marie nous accompagne pour que nous Le recevions avec l'humilité avec laquelle elle L'a reçu. Salve radix, salve porta ex qua mundi lux est orta [28] : Salut racine, salut porte d'où est issue la Lumière. Lumière pour un monde immergé dans les ténèbres de l'orgueil; Jésus Christ, Lumière de la Lumière[29], (lumen de lumine), nous révèle la miséricorde de Dieu le Père.

Guillaume Derville



[1] Benoît XVI, Homélie, 234 décembre 2011.

[2] Pape François, Encyclique Laudato si, 24 mai 2015, 67.

[3] Saint Josémaria, Amis de Dieu, 94.

[4] Pape François, Discours à la Curie Romaine, 21 décembre 2015.

[5] Saint Josémaria, Amis de Dieu, 233.

[6] Pape François, Bulle Misericordiæ Vultus 11avril 2015, 15.

[7] Saint Josémaria, Quand le Christ passe, 9.

[8] Pape François, Lettre apostolique Misericordia et misera 30 novembre 2016. , 2.

[9] Benoît XVI, Exhortation apostolique post synodale Verbum Domini, 12.

[10] Cf Guillaume de Saint Thierry, Exposé sur le Cantique des Cantiques, 109, Sources Chrétiennes 82, 243.

[11] Pape François, Laudato si, 125.

[12] Bienheureux Alvaro del Portillo, Lettre pastorale, 9 janvier 1980, 31, cité dans Alvoro del Portillo Orar. Como sal y como luz, Barcelone: Planeta, 2013,207).

[13] Pape François Misericordia et misera, 16.

[14] Cf. Saint Josémaria, Chemin, 177.

[15] Benoît XVI, Audience, 30 mai 2007.

[16] Saint Louis de France, Testament Spirituel à son fils, le futur Philippe III, dans Acta Sanctorum Augustii 5 (1868), 546

[17] Saint Josémaria, Entretiens, 59.

[18] Saint Josémaria, Chemin, 75.

[19] Cf Saint Thomas More, Responsio ad Lutherum, dans The Yale Edition of the complete works of saint Thomas More , vol .5, p.142 (CW5, 142/1-4).

[20] Catéchisme de l'Église catholique, 303.

[21] Cf La Sainte Bible, Traduction et notes de la Faculté de Théologie de l'Université de Navarre, commentaire du psaume 95(94).

[22] Sainte Thérèse Bénédicte de la Croix (Édith Stein), Aus dem Leben einer jüdischen Familie. Das Leben Edith Stein: Kindheit und Jugend 1965(Ed. Complète 1985, p.362).

[23] Saint Josémaria, Sillon, 860.

[24] Cf J. Echevarria, Lettre pastorale, 4 novembre 2015, n°21.

[25] Saint Josémaria, Forge, 210

[26] Amis de Dieu, 108.

[27] Chemin, 533.

[28] Hymne Ave Regina Cælorum.

[29] Cf Missel Romain, Credo.