« Tout prêtre est prêtre à 100% »

À l’occasion du centenaire de l'ordination de saint Josémaria Escriva, l’abbé Alphonse Vidal, prêtre de la Prélature de l’Opus Dei, revient sur ses 50 années de sacerdoce

Abbé Alphonse Vidal

- Qu'est-ce qui vous a le plus marqué dans les enseignements de Saint Josémaria sur le sacerdoce ?

Sans aucun doute, l’idée que tout prêtre est prêtre à 100 pour 100, c’est-à-dire qu’il est toujours prêtre, essentiellement prêtre, quoi qu’il fasse, y compris dans les tâches les plus terre à terre (se nourrir, s’habiller, se reposer, voyager, etc.). Donc, il est aussi prêtre, peut-être plus que jamais s’il s’y met avec l’aide de Dieu, même s’il n’exerce pas son ministère (à cause d’une maladie, ou d’empêchements divers, etc.). Un prêtre alité sur un lit d’hôpital peut faire un bien énorme aux âmes.

le prêtre doit être toujours prêtre, en se tenant disponible, en renonçant à toute ambition humaine

Finalement, il doit être fidèle au fameux commentaire de l’épître aux Hébreux (He 5, 1) : « Il est établi pour intervenir en faveur des hommes dans leurs relations avec Dieu ; il doit offrir des dons et des sacrifices pour les péchés ». Or, ces dons et sacrifices, ce ne sont pas uniquement les actes de son ministère pastoral (pour l’essentiel, célébrer l’Eucharistie, confesser et annoncer la Parole de Dieu), mais tout ce dont sa vie est faite. C’est pourquoi saint Josémaria, s’adressant à tous les prêtres en général et à ses enfants en particulier, affirmait que le prêtre doit être toujours prêtre, en se tenant disponible, en renonçant à toute ambition humaine. Par ailleurs, il faudrait relire tout ce qu’il a dit et écrit sur cette question, et certainement cela suffirait pour avoir la meilleure réponse à la question.

- Vous avez été ordonné prêtre en 1974. En quoi l'ordination sacerdotale change-t-elle la vie d'un homme ? Son regard sur la société, sur les autres personnes ?

J’ai été ordonné prêtre en août 1974 (il y a plus de 50 ans) et, quelques semaines plus tard, saint Josémaria (qui vivait encore, car j’appartiens à la dernière promotion ordonnée avant le 26 juin 1975, date de son décès) m’a demandé si je serais disposé à venir à Paris, car il y fallait des prêtres tout de suite, or certains, récemment ordonnés ou sur le point de l’être, nés en France, n’étaient pas encore disponibles. J’ai répondu par l’affirmative et, depuis, j’exerce mon ministère à Paris : donc plus de 50 ans de vie parisienne. L’ordination change tout, tout en ne changeant rien sur le plan de la personnalité. Que change-t-elle ? L’emploi du temps ; surtout de nos jours, compte tenu du moindre nombre de prêtres disponibles. Or, l’emploi du temps n’est que la manifestation du choix de vie que chacun fait : l’ordination pour quelques-uns, le mariage et la famille pour la plupart, sans oublier d’autres engagements dans la vie professionnelle, civique, politique, etc. Quant au regard, effectivement, le regard du prêtre doit ressembler au regard du Christ dont saint Matthieu nous dit ceci : « Voyant les foules, Jésus fut saisi de compassion envers elles parce qu’elles étaient désemparées et abattues comme des brebis sans berger » (Mt 9, 36). Voilà le regard que chaque prêtre est censé poser sur ses contemporains et la société dans laquelle il vit. Cela se traduit dans les faits par une disponibilité immédiate, si possible. Je devrais ajouter que ma vie de fidèle laïc, jusqu’à mon ordination diaconale et sacerdotale, continue de m’être d’un grand secours, car j’ai vécu moi-même personnellement les problèmes de tout le monde. Cela donne une acuité particulière au regard sacerdotal que je m’efforce d’avoir.

- Selon vous, quelles sont les plus grandes joies qu'apporte le sacerdoce ?

La certitude, conséquence de la vertu de foi, d’être identifié au Christ, d’être de facto, le Christ lui-même qui continue de vivre parmi les hommes. Cela se traduit par l’esprit de service, comme le Christ l’a fait : « Ainsi, le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mt 20, 28). Le saint-père lui-même se présente comme le « serviteur des serviteurs de Dieu ».

La certitude, d’être le Christ lui-même qui continue de vivre parmi les hommes.

À la messe, peu après le Notre Père le célébrant dit dans une prière silencieuse : « Seigneur Jésus-Christ qui as dit à tes apôtres “je vous laisse la paix, je vous donne ma paix” ». S’il s’efforce d’être fidèle à son sacerdoce, le prêtre a la paix du Christ dans le cœur, et avec la paix la joie. Voilà des biens inappréciables, la joie et la paix, que l’Esprit Saint déverse sans cesse et à flots dans son cœur et qu’il peut ensuite répandre autour de soi, sûr que nos contemporains en ont grand besoin.

- Que dire de la raréfaction des vocations ? Le célibat est-il le principal problème ?

Quelqu’un a dit que l’Église a le nombre de prêtres qu’elle mérite. Raréfaction ? Certainement, mais à qui la faute ? si faute il y a. Nous devons penser à ce que saint Matthieu a vu et rapporté dans son Évangile, un passage déjà évoqué plus haut, plus concrètement à la suite : « Il dit alors à ses disciples : « La moisson est abondante, mais les ouvriers sont peu nombreux. Priez donc le maître de la moisson d’envoyer des ouvriers pour sa moisson » (Mt 9, 37-38). C’est par conséquent à nous de prier le maître de la moisson. Je dis à tout le monde, et je me le dis à moi-même, que pour nous acquitter de ce devoir, nous pouvons profiter des occasions où nous voudrions trouver un prêtre, moi un confrère, pour la confession, une messe en semaine, etc.

Je ne pense pas que le célibat soit un problème, plutôt un don que Dieu a fait à son Église. Quitte à abuser un tout petit peu de citations, on peut reprendre celle-ci : « Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et établis, afin que vous alliez, que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure. Alors, tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera » (Jn 15, 16). C’est Dieu qui est derrière le célibat et avec cette possibilité il donne toutes les grâces nécessaires pour tenir ce bel engagement.

- On parle actuellement de cléricalisme, d'une nécessaire prise en considération du rôle des laïcs dans l'Église. En même temps, on distingue le sacerdoce commun du sacerdoce ministériel. Que penser de ces considérations qui peuvent parfois sembler contradictoires ?

L’Église a rappelé à de multiples reprises, par exemple solennellement au Concile Vatican II, que nous sommes tous l’Église, prêtres, laïcs et moines, et que chacun de nous a sa mission. Vatican II dit à ce propos « chacun selon son état et son rang ». C’est au chapitre V de la Constitution dogmatique « Lumen gentium », au n° 40, qui évoque l’appel à la sainteté pour tous : « Il est donc clair pour tous que chacun des fidèles, peu importe son état ou son rang, est appelé à la plénitude de la vie chrétienne et à la perfection de la charité ». Travaillons ensemble, chacun à sa place et selon sa vocation propre. L’Église nous rappelle que nous sommes tous appelés à la sainteté, mais justement chacun dans son milieu, sans imiter des pratiques qui sont prévues pour d’autres membres de l’Église, pas pour tout le monde. C’est aux laïcs d’animer l’ordre temporel, c’est-à-dire les affaires de ce monde, pour qu’elles soient menées à bien selon les valeurs évangéliques. Que chacun s’efforce d’être fidèle à sa vocation, la vocation chrétienne générale, inscrite dans notre baptême, et, éventuellement, une vocation spécifique comme prêtre ou comme religieux ou religieuse.