Les limites du savoir scientifique

Après avoir exposé les frontières du dialogue entre science et foi, Joseph Grifone explique ici le désenchantement du scientisme né au XIXe siècle.

Dans notre précédent entretien vous affirmiez qu’il n’y a pas d’opposition de principe entre la science et la foi : de nombreux savants étaient croyants, depuis Galilée jusqu’à Planck.

Personnellement j’ai connu de nombreux scientifiques qui se disent agnostiques – il est très rare qu’ils se disent athées – mais aucun ne m’a jamais dit que cela tenait à une quelconque incompatibilité entre la science et la foi.

Comment s’explique alors le conflit qui a pu surgir à d’autres époques, ainsi que l’agnosticisme qui semble prévaloir aujourd’hui dans les milieux scientifiques ?

Le problème est plutôt d’ordre culturel. Les succès de la science moderne ont contribué à populariser l’idée que la méthode des disciplines scientifiques, alliant la vérification expérimentale et les mathématiques, est la seule forme valable de connaissance. Dans cette optique, la connaissance religieuse, ou l’étude des niveaux les plus profonds du réel (valeurs, sens de l’existence...: la métaphysique) ne seraient que des explications imaginaires, de la pseudoscience, sans valeur universelle objective : y adhérer ferait partie des exigences de la conscience individuelle et subjective et, en définitive, de la sphère du privé.

Quels courants culturels ont contribué à former cette conception de la valeur de la connaissance ?

René Descartes

Le rationalisme issu de Descartes, d’une part, qui prétendait construire une science universelle avec la rigueur d’un théorème de mathématiques. Ensuite, et dans cette ligne, la philosophie des Lumières, dont le programme était d’« éclairer » tous les secteurs de la réalité par une connaissance rationnelle et rigoureuse, à la manière des sciences qui se développaient à l’époque : seul ce type de connaissance serait un facteur de liberté et de progrès. L’empirisme, enfin, qui se développait parallèlement en Angleterre, pour lequel la connaissance valide est celle qui travaille sur les données sensibles, l’expérience, les perceptions. 

Un peu plus tard, au XIXe siècle, Auguste Comte traduisit ces conceptions en un système, le positivisme, qui eut et continue à avoir une importance toute particulière. Avec une logique et une lucidité remarquables, il en tira toute les conséquences, allant jusqu’à envisager un société répressive dans laquelle l’homme, réduit à un être gouverné par le mécanisme déterministe des lois physiques, perdrait toute liberté et toute dignité. Dieu merci, l’univers de Comte n’a pris forme que dans les romans de fiction – que l’on pense, par exemple, au Meilleur des Mondes de Aldous Huxley. Cependant, tout un courant de pensée s’est développé, qui imprègne d’une manière diffuse des vastes secteurs de la culture.

A quels niveaux se fait sentir l’influence de ce courant de pensée ?

L’influence du « scientisme » se fit sentir, dès le XIXe siècle, dans la conception des programmes éducatifs. Pour Thomas H. Huxley, par exemple, la science devait devenir la base de l’éducation. Cette idée allait progressivement se répandre, à tel point que le Times de l’époque affirmait que, d’ici à cent ans, seuls quelques excentriques liraient la littérature... Quant à Renan, il fixait à la décade de l’année 1970 la fin des études littéraires, historiques et critiques (nous avons tous présents à l’esprit nos programmes scolaires « utilitaires » élaborés dans les années 70, envahis par les maths dites modernes…). On comprend donc les réactions d’hostilité, parfois excessives, des hommes de lettres, et il n’est pas étonnant que soit née toute une contre-culture parfois violemment antiscientifique.

Comment cela se répercute-t-il sur la conception que l’homme se fait de lui-même ?

La conception scientiste de la culture est l’une des principales causes de notre pauvreté intellectuelle. De fait, le scientisme engendra toute une série de philosophies hasardeuses et superficielles, d’autant plus néfastes qu’elle se présentaient parées du prestige de la science. Dans la ligne de La Mettrie ou du Baron d’Holbach, le behaviourisme de Watson et Skinner considère l’homme comme une machine qui répond mécaniquement à des stimuli : aucune finalité n’est à chercher dans sa conduite, mais uniquement une série d’impulsions et de réponses. Il s’ensuit toute une théorie qui ruine la liberté et la responsabilité, en conférant un rôle excessif aux processus de conditionnement : on peut faire d’une personne ce que l’on veut pourvu de la placer dans les conditions adéquates. Skinner en arrive à proposer comme remède à la crise du monde contemporain, une planification des conditionnements de l’individu, depuis l’enfance, de manière à ce qu’il acquière la vraie mentalité scientifique.

Mais ne s’agit-il pas là de théories de quelques philosophes marginaux ?

Albert Einstein

Sans doute. Les plus éminents savants, Einstein, Planck, Bohr entre autres, se sont insurgés contre la prétention injustifiée de projeter les méthodes de la physique sur les autres domaines du savoir. Polycarp Kush, prix Nobel de Physique en 1955, mettait en garde contre ce réductionnisme : « Supposer que la science puisse donner la solution technique à tous les problèmes, c’est courir au désastre ». De fait, sans arriver aux affirmations extrêmes des behaviouristes, l’idée que tout n’est qu’un problème de calcul quantitatif, de rendement, a contribué à marginaliser les considérations éthiques. Récemment, l’Encyclique Fides et Ratio dénonçait cette dérive: «Ayant écarté la critique motivée par une évaluation éthique, la mentalité scientiste a réussi à faire accepter par beaucoup l'idée que ce qui est techniquement réalisable devient par là même moralement acceptable ». Cette mentalité est très répandue aujourd’hui : que l’on pense à l’anesthésie des consciences après la légalisation de l’avortement, ou à l’indifférence avec laquelle on s’accommode de la remise en cause du modèle familial.

Vous disiez dans votre précédent entretien, que nous ne regardons plus aujourd’hui la science avec l’optimisme du XIXe siècle.

Oui. Et non seulement à cause de la prise de conscience des dangers que le progrès scientifique peut faire peser sur l’humanité : la menace nucléaire, ou le danger des dérives eugéniques dans la manipulation de la vie, pour ne citer que des exemples. Mais parce que la science elle-même a mis en évidence les limites du savoir scientifique. Au XIXe siècle Spencer pensait que toutes les vérités scientifiques sont « nécessaires et éternelles ». Mais aujourd’hui, après les bouleversements introduits par Einstein et Planck, après la constatation des constantes remises en cause des modèles explicatifs à mesure que l’on progresse dans l’infiniment petit, après surtout la dure critique épistémologique de Popper, la vision qui prévaut n’est pas du tout celle de l’éternité des vérités de la science, mais plutôt celle du caractère provisoire des théories scientifiques.

On aurait pu penser que les mathématiques, avec leur rigueur logique, constitueraient le paradigme des outils permettant d’accéder à la vérité. Mais en 1931 le mathématicien autrichien Kurt Gödel démontrait un résultat spectaculaire, qui mettait en évidence le caractère limité de l’outil mathématique. En substance, le théorème de Gödel affirme que, dans toute théorie mathématique, il y a une infinité de propriétés dont nous savons qu’elles sont vraies mais qui ne peuvent pas être démontrées. Ce qui veut dire que ce qui est vrai, ce que nous pouvons affirmer avec certitude, est plus vaste que ce que l’on peut démontrer.

Les prophètes du scientisme finirent par déchanter. Ainsi le reconnaissait T.H. Huxley dans Evolution and Ethics. Bertrand Russell, agnostique s’il en est, déclara dans une conférence en 1950 que « ce dont le monde a besoin est d’amour chrétien », ce qui n’est pas, évidemment, un pur produit de la science…

Quelle est la situation actuelle ?

Aujourd’hui nous nous trouvons face à une attitude contrastée. D’une part, la science continue d’exercer une fascination presque paralysante. Que l’on pense à la valeur accordée aux scientifiques lorsqu’ils s'expriment sur les problèmes éthiques, alors que déjà en 1952, A.V Hill, prix Nobel de médecine et fondateur de la biophysique, prévenait : « Les scientifiques sont des personnes absolument normales. Ils ont développé, certes, un habitus d’analyse critique dans leurs recherches particulières, mais cela ne les délivre pas de la capacité de tomber dans des hésitations et faussetés lorsqu’il se laissent emporter par leurs émotions et leurs préjugés. »

A côté de cela, une autre attitude s’impose progressivement. La prise de conscience des limites du savoir scientifique a engendré une dévalorisation globale de la connaissance humaine, une mentalité sceptique et relativiste. Au lieu de restituer à la raison la dignité que lui reconnaissait la philosophie classique ou même la philosophie des Lumières, c’est la raison elle-même qui est en crise. La tentation de l’homme contemporain, comme l’a expliqué le cardinal Ratzinger, n’est plus de tout vouloir fonder sur la raison, mais de renoncer à toute tentative de fonder quoi que ce soit.

En analysant l’évolution de la pensée depuis le XVIIe siècle, Gahona Fraga commente : « C’est comme si l’élément sceptique et relativiste de l’empirisme (anglo-saxon) avait triomphé sur le côté rationaliste (des Lumières) qui imprègne la modernité, pour donner jour à une étonnante société post-moderne, qui se glorifie de la faiblesse de sa pensée et qui élève le nihilisme à la catégorie d’une philosophie profonde ».