Les deux Lettres aux Thessaloniciens

Nous publions le 5e article de Joseph Grifone sur saint Paul.

Saint Paul

La première lettre aux Thessaloniciens La communauté de Thessalonique

La première lettre aux Thessaloniciens présente un intérêt tout particulier pour l’histoire et pour l’exégèse : elle est en effet le plus ancien écrit du Nouveau Testament.

Les Actes des Apôtres (ch. 16-17) situent la fondation de l’église de Thessalonique lors du premier voyage missionnaire en Europe. Après avoir évangélisé les contrées de la Galatie du Nord (au nord de l’actuelle Turquie), Paul s’était senti « poussé par l’Esprit » à changer de plan et à étendre son travail missionnaire en Achaïe. Il prêcha d’abord l’Évangile à Philippes, puis des dures contradictions l’obligèrent de quitter cette ville. C’est ainsi que, au printemps de l’année 50, il gagna Thessalonique, accompagné de Silas et de Timothée.

Située sur la Voie Egnatienne qui reliait le Bosphore avec Durazzo, Thessalonique était une ville portuaire, cosmopolite et commerçante, qui attirait des gens provenant des quatre coins du monde. Le niveau moral était plutôt bas, les différences ethniques et sociales importantes : des riches armateurs et commerçants formaient la classe aisée, face à une masse pauvre de travailleurs manuels, esclaves, déchargeurs de port, petits artisans. C’est chez ces derniers, que l’apostolat de Paul portera le plus de fruits.

Chez ces gens de condition modeste – Paul travaillera comme l’un d’eux, exerçant le métier de fabriquant de tentes –, l’Apôtre réalisa un travail admirable, un véritable travail pastoral de formation, d’instruction, de suivi spirituel, comme il apparaît dans les souvenirs que Paul évoque dans sa lettre. Cependant son succès suscita la jalousie des Juifs. Déféré aux autorités de la ville, il dut quitter précipitamment Thessalonique pour Bérée, puis pour Athènes et finalement il arriva à Corinthe. C’est là que, quelques mois après, il fut rejoint par Timothée qui lui apportait des nouvelles rassurantes de la communauté. Paul écrivit alors cette lettre, dans laquelle, aujourd’hui encore, on ressent son émotion et sa joie de renouer avec la communauté qu’il avait dû abandonner en toute hâte. On était dans les premiers mois de l’année 51[1].

Au début de sa lettre (1,4-2,14) Paul évoque les jours où il enseignait l’Évangile « avec sincérité et honnêteté », au milieu de bien des tribulations « travaillant nuit et jour pour n’être à la charge de personne » : il était, dit-il, « comme une mère qui entoure de soin ses enfants et elle les nourrit » au point d’être disposé à donner sa vie pour eux. On peut l’imaginer sans peine dans ce travail de formation qu’il réalisait, peut-être en partie dans son atelier, au milieu de diverses contradictions. C’est l’un des aspects intéressants de cette lettre, écrite avec simplicité et émotion, que de nous rendre, ne fût-ce que dans quelques traits, l’atmosphère de la première catéchèse aux origines du christianisme : la figure de Paul nous apparaît dans toute son humanité, bien distante des images stéréotypées du prédicateur austère sous lequel on se le figure parfois.

Une fenêtre ouverte sur la catéchèse primitive

Étant le premier écrit du Nouveau Testament, cette lettre est comme une « fenêtre ouverte » sur la période qui a précédé la rédaction des Évangiles. On peut penser qu’en elle résonnent les thèmes de la première prédication chrétienne, d’autant plus qu’elle a été écrite non pas comme un traité, mais simplement dans le but de renouer avec la communauté et rappeler des souvenirs de la première catéchèse. A plusieurs reprises, d’ailleurs, Paul fait allusion aux traditions qu’il avait rapportées au début de son évangélisation (cf. 3,3 ; 4,1-3 ; 4,4-9). Des résonances de la tradition synoptique ont été relevées (cf, par exemple, 1 Th  5,2 // Mt 24,4), et, en particulier, des parallélismes avec les thèmes du sermon de la montagne (Mt 5-8). Certains spécialistes se sont attaché à découvrir des traits du kerygme primitif, c’est-à-dire les thèmes centraux de la première prédication chrétienne. Sans pouvoir entrer ici dans les détails, nous pouvons juste remarquer l’annonce claire et explicite du mystère trinitaire, la proclamation de la mort et de la résurrection du Christ, les exigences de la vie chrétienne, le retour glorieux du Christ à la fin des temps. Tout cela faisait sans doute partie de l’enseignement habituel que l’on dispensait avant même la rédaction du Nouveau Testament. Il est intéressant de noter que ces données ne sont pas transmises sous forme d’énoncés, mais comme des vérités déjà acceptées par la communauté (par exemple Paul ne dit pas :« Jésus est le Fils de Dieu », mais « Jésus, Fils de Dieu ») : signe que Paul les avait déjà expliquées lors de son séjour à Thessalonique.

L’attente du Seigneur

Comme dans toutes ses lettres, Paul exprime ses pensées à la lumière de l’intuition fondamentale du mystère du Christ qu’il eut sur le chemin de Damas : le Christ est ressuscité et il est maintenant dans la gloire divine à laquelle il nous appelle. Ici, ce thème central s’épanouit dans un magnifique message d’espérance. Timothée et Silas, tout en faisant l’éloge de la persévérance et de la foi des Thessaloniciens, avaient fait état aussi des inquiétudes que ceux-ci manifestaient sur le sort de leurs défunts. Après le départ de Paul, certains membres de la communauté avaient perdu la vie et l’on se demandait quel serait leur sort lors du retour glorieux du Christ : seront-ils emportés dans la gloire, eux aussi, avec ceux que le Christ trouvera vivants? De toute évidence Paul les avait instruits à ce sujet : comme nous l’avons dit, la seconde venue du Christ était l’un des thèmes essentiels de la catéchèse primitive (cf. Mt 24,30-31 ; 1 Co 15,51 ; Ph 3,20-21) et la première génération chrétienne la croyait imminente. Ces doutes et ces inquiétudes nous valent un admirable enseignement (4, 13-17) où l’on entend encore l’écho de la prédication primitive, pleine d’espérance et de joie dans l’attente du Seigneur.

Pour décrire le retour du Christ, Paul utilise l’image de la parousie. Ce mot, qui signifie «présence» et aussi « arrivée », désignait l’entrée triomphale des souverains (rois, empereurs, magistrats supérieurs) dans une ville. Cet événement donnait lieu à une fête populaire fastueuse, politique et religieuse à la fois, marquée par des célébrations, des cortèges, des jeux : on levait des impôts pour en couvrir les frais, on frappait des monnaies commémoratives. A l’occasion de son entrée, l’empereur accordait des récompenses et punissait les coupables. Le mot parousie évoquait donc la liesse, la fête, la joie. Paul dissipe les doutes de ses disciples : les morts, eux aussi, participeront à la Parousie, ils précéderont même les vivants à la rencontre du Christ. Sous la plume de l’Apôtre disparaissent le caractère terrible du dernier jour et les incertitudes liées à la rencontre du Seigneur. Vers la fin de sa lettre Paul résume ainsi sa haute vision des relations des hommes avec Dieu : « Dieu, dit-il, ne nous a pas destinés à la colère, mais à l’acquisition du salut par Notre Seigneur Jésus-Christ, qui est mort pour nous, afin que, veillant ou dormant, nous vivions unis à lui » (5,9-10).

La seconde lettre aux Thessaloniciens

La seconde lettre aux Thessaloniciens se donne comme une suite de la première dans le but de corriger l’erreur de ceux qui affirmaient que le retour du Christ était imminent, et même qu’il avait déjà eu lieu (cf. 2 Th 2,1-12). Ces spéculations avaient créé un climat d’exaltation et d’attente surexcitée ; certains avaient même cessé tout travail et vivaient dans l’oisiveté. Pour accréditer ces théories on faisait circuler des fausses lettres de Paul (2,2). Le but de cet écrit est donc de préciser la doctrine eschatologique de la première lettre. Il ne faut pas se laisser abuser :  avant la fin doit se produire l’apostasie générale et doit se manifester l’Adversaire, l’homme d’iniquité, le fils de la perdition, lequel s’élèvera au-dessus de tout jusqu’à prétendre un culte divin (2,3-4). Cependant ces temps derniers ne sont pas encore venus : un « obstacle » empêche maintenant la manifestation de l’Impie (2,6-7). Mais il faut garder l’espérance, car le Seigneur Jésus, lors de sa Parousie, anéantira les forces sataniques par le souffle de sa bouche (2,8).

Le problème de l’authenticité

La seconde lettre aux Thessaloniciens présente de telles ressemblances littéraires avec la première (plan, résonances verbales et thématiques, passages parallèles, paraphrases et répétitions) que des critiques y ont vu l’œuvre de quelqu’un qui se proposait d’imiter le style de Paul. Il est difficile, en effet, qu’un esprit aussi créatif que Paul se soit répété d’une manière aussi rigide : Paul se serait exprimé d’une manière plus libre et plus spontanée, comme il le fait dans toutes ses lettres, même s’il reprend les mêmes thèmes. Certaines différences aussi font penser à une œuvre pseudo-épigraphique : alors que la première lettre, où abondent des souvenirs personnels et des détails sur la communauté, a un ton familier et affectueux, la seconde garde un ton plus impersonnel et didactique. Même la doctrine eschatologique donne l’impression d’être différente : alors que dans la première le message sur la fin des temps est plein d’espérance, dans la seconde il est chargé d’images dramatiques et terrifiantes. Enfin cette lettre semble bien traduire un contexte postérieur : le retard de la Parousie créa effectivement des problèmes dans la communauté chrétienne, mais dans une époque postérieure à la mort de Paul ; celui-ci, d’ailleurs, dans ses autres lettres exprime des conceptions eschatologiques semblables à celles de la première aux Thessaloniciens (cf. 1 Co 15,51-53 ; 2 Co 5,1-5 ; Ph 3,20-21). C’est pourquoi la seconde lettre aux Thessaloniciens est classée par certains spécialistes parmi les deutéro-pauliniennes. L’auteur, dans ce cas, aurait été un membre de ces cercles pauliniens auxquels nous avons fait allusion dans un article précédant (cf. 3. Le recueil paulinien dans le Nouveau Testament). Il ne s'agit certainement pas d'un faussaire, mais de quelqu’un de suffisamment autorisé, qui a voulu préciser la pensée de l’Apôtre en expliquant ce que celui-ci aurait dit dans ces nouvelles circonstances. D’autres spécialistes, en revanche, considèrent la lettre authentique [2]. Ils font remarquer la difficulté, même pour un écrivain expérimenté, d'imiter si fidèlement un style de rédaction. La doctrine eschatologique de 2 Th, d'autre part, peut sembler différente, tout simplement parce que Paul décrit deux situations différentes (1 Th parle de la destinée de ceux qui sont déjà morts, alors que 2 Th de ce qui arrivera avant la Parousie).

Ces questions d’authenticité n’ont aucun rapport avec l’inspiration : la lettre reste un écrit inspiré reconnu comme tel par l’Église depuis l’antiquité. En revanche, elles peuvent nous aider à reconstituer le cadre historique : dans l’hypothèse d’un procédé de pseudo épigraphie, on touche du doigt l’impact exercé par la figure de Paul dès les dernières décades du Ier siècle, et surtout on saisit dans le vif la foi chrétienne dans son dynamisme initial, s’élargissant et se précisant en parfaite homogénéité avec la tradition.

Le retard de la Parousie

L’intérêt de la seconde lettre aux Thessaloniciens est justement dans la doctrine eschatologique. Dans la description des terribles événements des derniers jours, l’auteur reprend selon une clé chrétienne certaines conceptions de l’apocalyptique juive (cf. Da 11,36-39, Ez 28,2) que l’on retrouvera ensuite dans le livre de l’Apocalypse. Le lecteur ne doit pas les prendre au pied de la lettre : les images saisissantes qui sont évoquées ont un caractère symbolique et font partie des modes d’expression conventionnels dans ce genre littéraire. Ce qui est intéressant, c'est le message dans son contenu essentiel. Et, malgré la différence de ton par rapport à la première lettre, il s’agit ici aussi d’un message d’espérance. La consolation et la crainte se mêlent, mais le triomphe du Christ est déjà assuré : les chrétiens doivent attendre avec patience et s’appuyer sur « l’amour de la vérité » qui seul pourra les sauver (2,10). Quant à la nature de l’« obstacle » qui empêche la pleine manifestation des forces du mal, les hypothèses les plus différentes ont été émises : l’Empire Romain, la prière de l’Église, la prédication de l’Évangile. Peut-être l’auteur, conformément à sa vision marquée par l’espérance, entend par cela tout simplement la volonté divine qui gouverne le monde.

[1]         Aujourd’hui un certain nombre spécialistes tendent à avancer la date de la mission en Europe. D’après cette chronologie, 1Th aurait été écrite en 48-49 .

[2]         Par exemple Murphy O’Connor, l’un des meilleurs spécialistes de saint Paul.