« Garder la foi avec fidélité ne fait pas de vous un ultraconservateur »

« Toute mission de gouvernement, de direction, doit être une mission de service ». Un an après être devenu le prélat de l’Opus Dei, l’espagnol Fernando Ocariz analyse le temps qu’il a passé à la tête de cette réalité ecclésiale, dans laquelle ses efforts se sont surtout concentrés sur les priorités signalées par le congrès célébré après la mort du prélat précédent, Xavier Echevarria : l’évangélisation dans les domaines de la famille et de la jeunesse.

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Opus Dei - « Garder la foi avec fidélité ne fait pas de vous un ultraconservateur » Mgr Fernando Ocariz

Extrait de l’interview faite au prélat de l’Opus Dei par le journaliste Dario Menor, publiée dans la revue « Vida Nueva »

Né à Paris il y a 73 ans, au sein d’une famille espagnole exilée en France en raison de la guerre civile, ce diplômé en Sciences Physiques et docteur en Théologie s’évertue à accomplir ce que le pape François lui a demandé lors de l’audience qu’il lui a accordée l’année dernière. « Apporter la joie de l’Évangile à ce grand domaine que sont les classes moyennes, dont la plupart des gens dans beaucoup de pays et aussi dans l’Opus Dei font partie ».

Mgr Ocariz dit que « l’élan évangélisateur » du pape argentin se fait déjà sentir dans les paroisses, où le nombre de confessions a augmenté, et ajoute qu’il ressent de la « peine » en voyant la polémique qui s’est déclenchée dans certains cercles ecclésiastiques au sujet de l’exhortation apostolique « Amoris lætitia ». « Il ne devrait sortir de la bouche d’un fils de l’Église aucune critique destructive, à l’égard de qui que ce soit, et moins encore du pape », signale-t-il.

Il se réfère au prélat précédent lorsqu’il est questionné sur l’étiquette de groupe fermé, sectaire et à l’idéologie ultraconservatrice que l’on accole parfois à l’Opus Dei. « Pendant les années 60, nous étions confrontés au problème opposé : un bon nombre affirmaient que l’Opus Dei constituait une innovation dangereuse. Garder avec fidélité la foi reçue dans l’Église ne fait de personne un ultraconservateur. Progresser dans la mission de répandre la lumière du Christ, attentifs aux caractéristiques de chaque époque, ne mérite pour personne l’étiquette de progressiste ». Le prélat reconnaît en outre que « les membres de l’Œuvre ne sont pas parfaits » et invite à connaître de première main cette réalité ecclésiale, « sans se laisser aller aux clichés ».

En janvier 2017, vous avez été élu prélat de l’Opus Dei, une responsabilité confirmée par le pape François. Quelles sont à votre avis les décisions les plus importantes que vous avez prises pendant l’année écoulée à la tête de cette institution ? Et les plus grandes difficultés que vous avez dû affronter ?

Une bonne partie du travail a consisté à aborder les priorités que le Congrès général de l’Opus Dei a fixées pour les prochaines années : principalement l’évangélisation dans les domaines de la famille et de la jeunesse. Dans ces secteurs, un bon nombre de défis se présentent à nous, défis que nous partageons tous dans l’Église. Notre société a besoin de fiancés et de personnes mariées capables de manifester la beauté d’un amour authentique, témoins d’une vie heureuse et épanouie dans l’engagement conjugal. Il nous faut aussi nous soucier des jeunes, devancer leurs attentes et leurs inquiétudes. En même temps, nous ne devons pas non plus oublier les plus nécessiteux : malades, migrants, chômeurs, pauvres, etc. Ils ont tous une place de choix dans le cœur de Jésus et ils devraient en avoir une dans le nôtre. Comment relever tous ces défis ? À partir de notre rencontre personnelle avec Jésus-Christ, dans la prière et dans les sacrements. Car c’est cette rencontre qui nous met en route. Vous me questionniez sur les plus grandes difficultés… Dieu merci, depuis que j’ai été nommé prélat, je n’ai pas rencontré des difficultés particulières. J’ai une grande confiance en la force de la prière de tant de gens.

Quel est votre style pour diriger ? Avez-vous un modèle que vous vous efforcez de suivre ?

J’aimerais bien suivre les pas de saint Josémaria, qui se livrait à fond pour tous. Dieu merci, le gouvernement de l’Opus Dei est collégial, ce qui signifie que d’autres personnes m’aident dans ma tâche. Toute mission de gouvernement, de direction, doit être une mission de service. Dans mon cas, de service de l’Église, du pape et de tous les prêtres et laïcs qui me sont confiés dans la prélature de l’Opus Dei.

Quelles sont vos relations avec le pape ? Vous entretenez-vous habituellement ?

Ce sont des relations fondées sur l’affection. Je remercie le saint-père pour les marques d’affection qu’il a eues avec la prélature de l’Opus Dei et envers moi aussi, à l’occasion de la mort du précédent prélat, Mgr Xavier Echevarria, et de ma nomination pour lui succéder. Il en a été de même pendant les mois qui ont suivi. Une attitude paternelle que j’ai pu constater en m’entretenant personnellement avec lui ou lorsque nous avons correspondu.

Lors de l’audience qu’il vous a accordée, le pape a demandé que l’Opus Dei donne la priorité aux périphéries et se rende présent auprès des classes moyennes, du monde professionnel et des intellectuels éloignés de Dieu. Qu’est-ce qui a été fait jusqu’à présent pour donner suite à sa recommandation ?

Lors de cette audience, le pape nous a encouragés à porter l’amour de Dieu aux périphéries existentielles des classes moyennes, à rendre Dieu présent dans l’immense panorama du travail professionnel. Il s’agit de faire en sorte que chacun cherche, par son comportement, à rendre Jésus-Christ présent auprès des autres. Puisse chaque personne de l’Œuvre être un témoin cohérent de l’Évangile dans sa famille, son travail ainsi que dans les autres secteurs de la société !

Pouvez-vous nous citer quelques exemples de la présence de l’Opus Dei dans les périphéries ?

Il me vient à l’esprit certaines initiatives lancées par des fidèles de la prélature que j’ai pu visiter l’été dernier. Par exemple, je me suis rendu, dans le quartier Raval de Barcelone, au siège des associations Braval et Terra. Plus de 300 volontaires s’occupent des programmes d’éducation, de sport ou de formation destinés aux migrants de la ville. À Madrid, j’ai visité le Centre de soins palliatifs Laguna, où des personnes se trouvant dans la dernière partie de leur vie sont accompagnées pendant cette période si délicate. À Cologne (Allemagne), je me suis réuni avec les volontaires et les prêtres de la paroisse Saint Pantaléon, confiée à la prélature. Ils y ont pris en charge une trentaine de familles syriennes, dans un bâtiment construit en collaboration avec le diocèse et la mairie. Les familles ont le droit d’y résider pendant six mois. Elles sont puissamment aidées à s’intégrer dans le pays et à parvenir à leur autonomie. Dieu merci, des institutions d’assistance sont nées en beaucoup d’autres endroits du monde. Par exemple, à Kinshasa, capitale du troisième pays le plus pauvre au monde, la République Démocratique du Congo, l’Hôpital Monkolé fournit des soins médicaux à un bon nombre de personnes. Tout cela étant dit, la vraie révolution serait que nous tous, malgré nos limites et nos défauts, nous nous décidions à agir comme le bon samaritain, chez nous et dans chaque milieu professionnel, en écoutant les autres et en leur offrant une aide spirituelle et matérielle. J’ai fait la connaissance de quelques chefs d’entreprise courageux. Je pense à quelqu’un qui, aux Philippines, grâce aux gains rapportés par ses trois hôtels, a décidé de lancer un orphelinat pour cinquante enfants abandonnés. Il vient de l’agrandir si bien qu’il peut désormais en accueillir une centaine. Il y a aussi des chercheurs dans le secteur de l’économie qui rêvent de bâtir un monde plus juste, étranger à une économie de l’exclusion ; ou des médecins prestigieux qui se mettent en quatre pour leurs patients. Dans l’Opus Dei, nous devons tous continuer de progresser sur cet aspect et apprendre de tant de gens dans l’Église.

Est-ce que les propos du pape comportaient une critique implicite pour s’être trop occupés dans le passé des élites ?

Je n’en ai pas l’impression. Il me semble que ses propos constituent plutôt une invitation à porter la joie de l’Évangile à ce grand domaine que sont les classes moyennes, auxquelles appartiennent la plupart des gens, aussi bien dans un bon nombre de pays que dans l’Opus Dei.

Que diriez-vous à ceux qui considéreraient l’Opus Dei comme un groupe fermé, sectaire, à l’idéologie ultraconservatrice ?

En premier lieu, je dirais que les personnes de l’Opus Dei ne sont pas parfaites, bien évidemment. Elles ont des défauts, commettent des erreurs… En même temps, je les inviterais à se décider à connaître de première main la réalité, sans se laisser aller aux clichés : se laisser interpeler par la vérité est un excellent exercice ! Remarquez que, pendant les années 60, nous étions confrontés au problème opposé : un bon nombre affirmaient que l’Opus Dei constituait une innovation dangereuse. Garder avec fidélité la foi reçue dans l’Église ne fait de personne un ultraconservateur. Progresser dans la mission de répandre la lumière du Christ, attentifs aux caractéristiques de chaque époque, ne mérite pour personne l’étiquette de progressiste.

Comment les jeunes peuvent-ils vivre à l’heure actuelle l’idée de l’Opus Dei de sanctification du travail alors que celui-ci est précaire, mal rémunéré et, assez souvent, intermittent ?

Le chômage prolongé ou le travail précaire sont la cause des situations pénibles et peuvent provoquer de gros dommages personnels chez les jeunes. À l’échelle sociale, ils supposent aussi un clair préjudice compte tenu du gaspillage de potentiel humain, du retard pour se marier et de l’insécurité qui en résulte pour les familles. Qui est confronté à ce genre de situation peut considérer que son travail consiste à en chercher un, et qu’il peut sanctifier ses recherches, tout comme il peut sanctifier son effort pour mieux se former en vue d’obtenir un meilleur emploi.

Bien évidemment, ceci ne constitue pas une solution aux problèmes concrets, mais ce n’est pas non plus une consolation facile et illusoire. Pour le chrétien, les tribulations sont des occasions de vivre l’espérance qui, tout en visant d’abord le but final qu’est le Ciel, concerne aussi la vie présente : Dieu nous assiste pour que nous puissions répondre à ses appels à servir les autres, à rechercher le bien commun, spécialement par notre travail. L’espérance chrétienne incite à faire tout ce que l’on peut pour résoudre les problèmes. Devant la situation que vous décrivez, je pense que les moins jeunes peuvent et aider par leur prière, et doivent aider ceux qui débutent dans leur vie professionnelle, en leur transmettant leur expérience et leurs connaissances, et en leur montrant les voies pour acquérir les vertus caractéristiques du travail. Ils doivent aussi demander et proposer des solutions à la hauteur des dimensions du problème du chômage des jeunes et de la précarité professionnelle qui sévit chez tant d’entre eux.

À votre avis, quel est jusqu’à présent le plus grand succès du pape François dans son pontificat ?

On voit déjà certains effets de son élan évangélisateur. Le pape François a conduit l’Église à se manifester de plus en plus comme l’incarnation de la miséricorde divine. C’est un pasteur qui guide son troupeau par sa parole et par son exemple, avec une cohérence entre ce qu’il dit et ce qu’il fait. Ensuite, il encourage souvent à avoir recours au sacrement de la réconciliation. Les effets en sont déjà perceptibles dans les paroisses. Le pape invite aussi à un effort pastoral plus joyeux et enthousiaste. Il soutient les familles dans leurs combats, en les assurant de l’assistance du Seigneur, malgré tant de difficultés et de défaillances.

Quels souvenirs gardez-vous de vos relations avec le pape émérite ? Vous entretenez-vous avec lui ou allez-vous lui rendre visite ? D’après vous, comment se souviendra-t-on de lui dans l’Église ?

Mes relations avec Benoît XVI remontent à l’année 1986, lorsque j’ai commencé mon travail comme consulteur de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, dont il était le préfet à l’époque. Ce travail m’a fourni un bon nombre d’occasions de le fréquenter personnellement. Je me rappelle qu’il écoutait avec un sincère intérêt, sans hâte, malgré ses nombreuses occupations. L’opinion des autres l’intéressait beaucoup et il avait une attitude d’ouverture au dialogue dans la recherche de la vérité. Depuis sa renonciation, j’ai eu l’occasion de lui rendre visite plusieurs fois. Comme pape, on se souviendra de lui pour son magistère, qui se trouve dans ses trois encycliques et dans ses exhortations apostoliques, mais aussi dans sa très vaste prédication. Ses homélies et ses allocutions sont lumineuses et beaucoup d’entre elles forment de splendides corps doctrinaux : sur l’Église, les apôtres, les Pères de l’Église, la prière… De plus, comme théologien, le pape émérite occupe sans aucun doute une place très en vue dans la théologie contemporaine, avec des apports importants dans différents domaines, depuis des questions centrales de théologie fondamentale jusqu’à des aspects de morale sociale ou politique.